1ER JOUR – Me voici à pied d’œuvre ; à tête d’œuvre devrais-je dire, puisque je m’apprête à plonger dans la mare aux violettes pour voir s’il est vrai, comme on l’entend souvent dire, que sous le délicat tapis de fleurs qui en masque le fond s’ouvre un passage… vers quoi ? Voilà justement ce qu’on ne dit pas – voilà justement ce que je souhaite établir, afin que la vérité retrouve visage humain ! Dans mon sac à bandoulière, outre le rouleau de plastique du présent journal, mon stylo amphibie et des provisions de bouche, j’ai rangé tout ce que mon intuition a jugé utile d’emporter : un peigne, un marteau, un cric, une pince à couper, une échelle de corde et une pince à linge.
Il est l’heure. Sur mon dos, je fixe l’extracteur d’oxygène qui me permettra de respirer aussi longtemps que durera l’expédition descente, comme je l’ai baptisée ; en bandoulière, j’enfile mon sac et son précieux contenu. Alors, tournant le dos à l’eau, j’adresse un dernier salut au monde de la surface que je m’apprête à quitter – et je m’immerge d’un petit bond en arrière. L’eau est fraîche ; je comprends que les violettes aiment y vivre. Je glisse vers le fond de la mare avec la légèreté d’un songe. Si je n’avais une montre au poignet, je croirais que le temps s’est arrêté… Mais peut-être le temps n’existe-t-il plus que pour les rouages de ma montre ?
Le soir descend déjà ; sous l’eau, on dirait qu’il monte du fond : le soir monte et je descends vers lui. Le rayon de ma lampe frontale caresse les premières corolles : je m’assieds entre les fleurs et mange un peu de mes provisions de bouche. Je sors ensuite le peigne du sac et, patiemment, je commence à peigner les violettes. Ma peine est bientôt récompensée : entre les tiges, je découvre un boyau en forme de toboggan… je n’aurai qu’à m’y laisser glisser demain matin, après une bonne nuit de sommeil sur le tapis de violettes !

2E JOUR – Qui n’a jamais dormi sur un tapis de violettes ne peut savoir combien c’est doux, ni quels beaux rêves on y fait… Mais il est temps de poursuivre mon expédition descente ! Pieds en avant, je m’assieds au bord du toboggan ; après un ultime adieu aux violettes si aimables que je leur laisse mon peigne en remerciement, je joins les bras au corps et me laisse happer dans les profondeurs du boyau…
L’atterrissage est amorti par un champ de myrtilles : en les foulant, je presse un sirop dont les effluves pénètrent agréablement mon extracteur d’oxygène – et, mis en appétit, je commence aussitôt une cueillette-dégustation. Je regrette un peu le peigne que j’ai offert aux violettes : il m’aurait permis de manger davantage dans le même temps, ou autant en moins de temps, ce qui n’aurait pas été négligeable dans le planning d’une telle expédition.
Une fois rassasié, j’explore l’espace nouvellement conquis : c’est une grande grotte emplie d’eau, au sol entièrement tapissé de myrtilles. Il ne semble pas y avoir de passage à terre ; en revanche, un trou dans une paroi me laisse espérer que l’expédition ne s’arrête pas là… mais nous verrons ça demain, car ma montre me dit qu’il est l’heure de dormir !

3E JOUR – Le trou dans la paroi est l’entrée d’un boyau qui s’incurve rapidement pour former un nouveau toboggan vers les profondeurs… je m’y laisse glisser les pieds devant, après avoir englouti une dernière poignée de myrtilles pour la route.
Cette fois, l’atterrissage est plutôt rude : le sol est pavé de saphirs pointus qui me piquent les fesses à travers ma combinaison ! On ne peut les ramasser, car ils sont agglutinés au sol comme des concrétions naturelles qui se seraient formées spontanément sous la poussée des courants tournoyants. Avec le marteau, je casse tout de même un saphir, afin d’emporter une preuve tangible de mon expédition pour les incrédules si jamais je parviens à rejoindre un jour la surface… Je range le saphir dans une poche de ma combinaison – puis, aussitôt pris de remords, j’abandonne le marteau à la grotte en guise de dédommagement, pour qu’elle en décompose les éléments minéraux et s’en fasse des concrétions inédites.
J’aperçois alors une fente dans le sol, au pied d’une paroi : sans doute un passage ; mais je suis fatigué… Je l’explorerai demain, après une bonne nuit de sommeil et une petite collation pour la route !

4E JOUR – Grâce au cric, j’ai pu élargir la fente du sol suffisamment pour m’y glisser : mais la poussée de la roche est si forte que j’ai dû lui abandonner l’outil. L’orifice ainsi dégagé se prolonge en une pente douce, au bas de laquelle se déploie une pelouse d’algues d’un vert appétissant : on dirait de la salade ! Je ne peux m’empêcher d’y goûter : c’est ainsi que je m’aperçois que l’eau est maintenant salée – ce qui fait que ma salade de circonstance ne nécessite pas d’assaisonnement supplémentaire.
Me voilà comblé, et c’est bien : je ne suis pas tenté de pêcher les petits poissons, d’un jaune tendre, qui se dissimulent entre les racines des algues, et qui ont l’air si doux… Trouverai-je cette fois encore un passage vers de plus grandes profondeurs, ou suis-je arrivé au fond des choses ? Je joue encore un peu avec les poissons pour différer la réponse à cette question – jusqu’à ce que je me rende compte que ces animaux ne se cachent pas entre les racines des algues, comme je le croyais d’abord, mais qu’ils sortent au contraire des profondeurs du sable mouvant, qui n’est pas réellement un sol mais plutôt un épais nuage en suspension entre deux eaux…
J’ai assez joué pour aujourd’hui : j’irai voir demain ce qui se passe du côté inférieur du nuage.

5E JOUR – Drôle d’impression que de se laisser volontairement engloutir par le sable mouvant et de se retrouver sur le sol de l’étage en dessous comme si on venait de sauter en parachute à travers les nuages ! Ici, tout est jaune : la grotte dans laquelle j’ai atterri est entièrement faite d’or ; et je retrouve avec plaisir les petits poissons jaune tendre qui sont ici chez eux, et semblent des reflets d’or échappés aux parois alentour. Pris entre ces reflets en suspension dans les perspectives abyssales de la grotte et ses parois elles-mêmes lumineuses comme si le métal précieux était la mémoire pétrifiée des soleils d’hier, je mêle au concert de lumière le rayon de ma lampe frontale – essayant tantôt de suivre le déplacement rapide d’un poisson, tantôt de réveiller de nouveaux soleils au plus intime de l’or, tantôt d’engloutir toute lumière au plus lointain des profondeurs de l’eau…
Alors, rassasié de bonheur comme un enfant qui vient d’inventer un jeu, et ne sachant pas si je reviendrai jamais en ces lieux, j’attrape la pince à couper au fond de mon sac, et je la referme sur une pépite que j’espère détacher facilement du sol ; mais c’est toute une plaque qui se détache, révélant l’orifice d’un nouveau boyau vers plus bas…
Je n’emporterai pas de souvenir de la grotte d’or : la plaque est trop encombrante pour que je l’emmène, et l’or trop dur pour que ma pince parvienne à en détacher une pépite ; j’offre même cette pince pas assez mordante au premier poisson qui vient la regarder, en lui disant qu’il pourra couper sa salade avec. Avant de reprendre ma descente, je mange mes dernières provisions de bouche et m’octroie un peu de repos.

6E JOUR – À nouveau toboggan, nouvel atterrissage : je rebondis comme une balle sur un tapis d’oranges fraîchement tombées d’un immense arbre aux branches encore chargées de fruits. Après quelques rebondissements imprévisibles, j’atterris au pied de l’oranger – et, sentant la salive me monter à la bouche, je me pèle une orange : elle est grosse comme un pomélo et juteuse comme une noix de coco ! À mesure que je me pèle des oranges, une douce chaleur m’envahit : je me laisse alors glisser sur le tapis d’écorces – dont le parfum me grise à tel point que je sombre aussitôt dans le sommeil.

7E JOUR – Dans l’écorce du grand oranger s’ouvre une porte : le tronc est creux, et renferme un escalier de pierre qui enfonce son tire-bouchon dans les entrailles de la terre… Sans hésiter, je m’y enfonce avec lui. Au bas de l’escalier, une nouvelle porte : elle donne accès à un champ de champignons à chapeau rouge et tige blanche, si serrés qu’ils ne laissent pas apercevoir le sol ! Je nage longuement au-dessus du champ en essayant de découvrir sur quoi ces champignons poussent, ou s’ils sont habités – mais, malgré toute ma patience, je ne vois ni terre, ni rocher, ni souris, ni gnomes… alors je m’endors à genoux devant ma patience.

8E JOUR – Je suis réveillé par une faim impérieuse. Ayant terminé mes provisions de bouche depuis trois jours déjà, je me résous à croquer quelques champignons, bien que je n’aie aucune idée de leur degré de comestibilité… en tout cas, ils ont bon goût ! Après en avoir cueilli et mangé une dizaine, je m’aperçois qu’ils ne s’enracinent sur rien de solide : ils poussent simplement les uns sur les autres, entremêlés comme les lattes d’un plancher ; et le plus surprenant, c’est que ce plancher arrête l’eau. Je croirais que j’ai traversé la Terre, si l’attraction ne continuait de s’exercer dans le même sens : c’est-à-dire que, si je me penchais un peu trop entre les champignons, je tomberais !
Heureusement, mon intuition a eu soin de me faire emporter une échelle de corde : nageant vers l’arbre, j’en attache solidement une extrémité autour du tronc ; puis, creusant tout près de l’arbre un nouveau trou entre les champignons (tandis que le premier trou achève de se reboucher par la croissance rapide des champignons), je déroule l’échelle de corde dans le vide…
Me voici au bout de l’échelle de corde : autour de moi, tout n’est que lumière blanche ; combien de corde me manque-t-il pour toucher terre ? J’attrape à deux mains le dernier échelon, je m’y laisse pendre comme un trapéziste au toit du chapiteau… Je n’ai pas pied, mais la lumière est encore plus blanche, et propage une impression si bénéfique que je n’imagine pas un instant qu’elle puisse me blesser ; alors je retire mon sac, ma lampe frontale, mon extracteur d’oxygène et ma combinaison : il n’est plus temps de balancer – il est temps de sauter !
Avant de sauter, je range soigneusement au fond du sac le matériel désormais inutile, ainsi que ce journal de bord que je ne pourrai plus tenir – et j’accroche le sac au dernier échelon avec la pince à linge : ainsi, si un nouvel explorateur rembobine un jour la corde à son point d’amarrage, il saura que l’espoir est au bout de l’échelle.

Yves-Ferdinand Bouvier