2E JOUR – Qui n’a jamais dormi sur un tapis de violettes
ne peut savoir combien c’est doux, ni quels beaux rêves
on y fait… Mais il est temps de poursuivre mon expédition
descente ! Pieds en avant, je m’assieds au bord du toboggan ;
après un ultime adieu aux violettes si aimables que je leur laisse
mon peigne en remerciement, je joins les bras au corps et me laisse
happer dans les profondeurs du boyau…
L’atterrissage est amorti par un champ de myrtilles : en les foulant,
je presse un sirop dont les effluves pénètrent agréablement
mon extracteur d’oxygène – et, mis en appétit,
je commence aussitôt une cueillette-dégustation. Je regrette
un peu le peigne que j’ai offert aux violettes : il m’aurait
permis de manger davantage dans le même temps, ou autant en moins
de temps, ce qui n’aurait pas été négligeable
dans le planning d’une telle expédition.
Une fois rassasié, j’explore l’espace nouvellement
conquis : c’est une grande grotte emplie d’eau, au sol entièrement
tapissé de myrtilles. Il ne semble pas y avoir de passage à
terre ; en revanche, un trou dans une paroi me laisse espérer
que l’expédition ne s’arrête pas là…
mais nous verrons ça demain, car ma montre me dit qu’il
est l’heure de dormir !
3E JOUR – Le trou dans la paroi est l’entrée d’un
boyau qui s’incurve rapidement pour former un nouveau toboggan
vers les profondeurs… je m’y laisse glisser les pieds devant,
après avoir englouti une dernière poignée de myrtilles
pour la route.
Cette fois, l’atterrissage est plutôt rude : le sol est
pavé de saphirs pointus qui me piquent les fesses à travers
ma combinaison ! On ne peut les ramasser, car ils sont agglutinés
au sol comme des concrétions naturelles qui se seraient formées
spontanément sous la poussée des courants tournoyants.
Avec le marteau, je casse tout de même un saphir, afin d’emporter
une preuve tangible de mon expédition pour les incrédules
si jamais je parviens à rejoindre un jour la surface… Je
range le saphir dans une poche de ma combinaison – puis, aussitôt
pris de remords, j’abandonne le marteau à la grotte en
guise de dédommagement, pour qu’elle en décompose
les éléments minéraux et s’en fasse des concrétions
inédites.
J’aperçois alors une fente dans le sol, au pied d’une
paroi : sans doute un passage ; mais je suis fatigué… Je
l’explorerai demain, après une bonne nuit de sommeil et
une petite collation pour la route !
4E JOUR – Grâce au cric, j’ai pu élargir la
fente du sol suffisamment pour m’y glisser : mais la poussée
de la roche est si forte que j’ai dû lui abandonner l’outil.
L’orifice ainsi dégagé se prolonge en une pente
douce, au bas de laquelle se déploie une pelouse d’algues
d’un vert appétissant : on dirait de la salade ! Je ne
peux m’empêcher d’y goûter : c’est ainsi
que je m’aperçois que l’eau est maintenant salée
– ce qui fait que ma salade de circonstance ne nécessite
pas d’assaisonnement supplémentaire.
Me voilà comblé, et c’est bien : je ne suis pas
tenté de pêcher les petits poissons, d’un jaune tendre,
qui se dissimulent entre les racines des algues, et qui ont l’air
si doux… Trouverai-je cette fois encore un passage vers de plus
grandes profondeurs, ou suis-je arrivé au fond des choses ? Je
joue encore un peu avec les poissons pour différer la réponse
à cette question – jusqu’à ce que je me rende
compte que ces animaux ne se cachent pas entre les racines des algues,
comme je le croyais d’abord, mais qu’ils sortent au contraire
des profondeurs du sable mouvant, qui n’est pas réellement
un sol mais plutôt un épais nuage en suspension entre deux
eaux…
J’ai assez joué pour aujourd’hui : j’irai voir
demain ce qui se passe du côté inférieur du nuage.
5E JOUR – Drôle d’impression que de se laisser volontairement
engloutir par le sable mouvant et de se retrouver sur le sol de l’étage
en dessous comme si on venait de sauter en parachute à travers
les nuages ! Ici, tout est jaune : la grotte dans laquelle j’ai
atterri est entièrement faite d’or ; et je retrouve avec
plaisir les petits poissons jaune tendre qui sont ici chez eux, et semblent
des reflets d’or échappés aux parois alentour. Pris
entre ces reflets en suspension dans les perspectives abyssales de la
grotte et ses parois elles-mêmes lumineuses comme si le métal
précieux était la mémoire pétrifiée
des soleils d’hier, je mêle au concert de lumière
le rayon de ma lampe frontale – essayant tantôt de suivre
le déplacement rapide d’un poisson, tantôt de réveiller
de nouveaux soleils au plus intime de l’or, tantôt d’engloutir
toute lumière au plus lointain des profondeurs de l’eau…
Alors, rassasié de bonheur comme un enfant qui vient d’inventer
un jeu, et ne sachant pas si je reviendrai jamais en ces lieux, j’attrape
la pince à couper au fond de mon sac, et je la referme sur une
pépite que j’espère détacher facilement du
sol ; mais c’est toute une plaque qui se détache, révélant
l’orifice d’un nouveau boyau vers plus bas…
Je n’emporterai pas de souvenir de la grotte d’or : la plaque
est trop encombrante pour que je l’emmène, et l’or
trop dur pour que ma pince parvienne à en détacher une
pépite ; j’offre même cette pince pas assez mordante
au premier poisson qui vient la regarder, en lui disant qu’il
pourra couper sa salade avec. Avant de reprendre ma descente, je mange
mes dernières provisions de bouche et m’octroie un peu
de repos.
6E JOUR – À nouveau toboggan, nouvel atterrissage : je
rebondis comme une balle sur un tapis d’oranges fraîchement
tombées d’un immense arbre aux branches encore chargées
de fruits. Après quelques rebondissements imprévisibles,
j’atterris au pied de l’oranger – et, sentant la salive
me monter à la bouche, je me pèle une orange : elle est
grosse comme un pomélo et juteuse comme une noix de coco ! À
mesure que je me pèle des oranges, une douce chaleur m’envahit
: je me laisse alors glisser sur le tapis d’écorces –
dont le parfum me grise à tel point que je sombre aussitôt
dans le sommeil.
7E JOUR – Dans l’écorce du grand oranger s’ouvre
une porte : le tronc est creux, et renferme un escalier de pierre qui
enfonce son tire-bouchon dans les entrailles de la terre… Sans
hésiter, je m’y enfonce avec lui. Au bas de l’escalier,
une nouvelle porte : elle donne accès à un champ de champignons
à chapeau rouge et tige blanche, si serrés qu’ils
ne laissent pas apercevoir le sol ! Je nage longuement au-dessus du
champ en essayant de découvrir sur quoi ces champignons poussent,
ou s’ils sont habités – mais, malgré toute
ma patience, je ne vois ni terre, ni rocher, ni souris, ni gnomes…
alors je m’endors à genoux devant ma patience.
8E JOUR – Je suis réveillé par une faim impérieuse.
Ayant terminé mes provisions de bouche depuis trois jours déjà,
je me résous à croquer quelques champignons, bien que
je n’aie aucune idée de leur degré de comestibilité…
en tout cas, ils ont bon goût ! Après en avoir cueilli
et mangé une dizaine, je m’aperçois qu’ils
ne s’enracinent sur rien de solide : ils poussent simplement les
uns sur les autres, entremêlés comme les lattes d’un
plancher ; et le plus surprenant, c’est que ce plancher arrête
l’eau. Je croirais que j’ai traversé la Terre, si
l’attraction ne continuait de s’exercer dans le même
sens : c’est-à-dire que, si je me penchais un peu trop
entre les champignons, je tomberais !
Heureusement, mon intuition a eu soin de me faire emporter une échelle
de corde : nageant vers l’arbre, j’en attache solidement
une extrémité autour du tronc ; puis, creusant tout près
de l’arbre un nouveau trou entre les champignons (tandis que le
premier trou achève de se reboucher par la croissance rapide
des champignons), je déroule l’échelle de corde
dans le vide…
Me voici au bout de l’échelle de corde : autour de moi,
tout n’est que lumière blanche ; combien de corde me manque-t-il
pour toucher terre ? J’attrape à deux mains le dernier
échelon, je m’y laisse pendre comme un trapéziste
au toit du chapiteau… Je n’ai pas pied, mais la lumière
est encore plus blanche, et propage une impression si bénéfique
que je n’imagine pas un instant qu’elle puisse me blesser
; alors je retire mon sac, ma lampe frontale, mon extracteur d’oxygène
et ma combinaison : il n’est plus temps de balancer – il
est temps de sauter !
Avant de sauter, je range soigneusement au fond du sac le matériel
désormais inutile, ainsi que ce journal de bord que je ne pourrai
plus tenir – et j’accroche le sac au dernier échelon
avec la pince à linge : ainsi, si un nouvel explorateur rembobine
un jour la corde à son point d’amarrage, il saura que l’espoir
est au bout de l’échelle.