Mon père
me tira par le bras. Je m’accrochai à mon fauteuil. Pour
me faire lâcher prise, il me frappa au visage. Ma mère,
qui n’osait rien dire, se mit à pleurer. Elle le supplia
d’arrêter.
— Je fais ça pour son bien.
Il me traîna sur la moquette. Ça me brûlait les genoux.
Mon visage heurta violement un pied de table.
— Bien fait !
J’avais l’impression d’être en enfer. Ou plutôt
de m’y enfoncer chaque seconde un peu plus. J’entendais
les pleurs de ma mère – qui ne servaient à rien.
Arrivé sur la terrasse, mon père me souleva par le col.
Il posa son front contre le mien. Je sentais son haleine, chaude et
alcoolisée, stationner sous mon nez. Si j’avais porté
des lunettes, elles auraient été recouvertes de buée.
Il fit deux pas en arrière, puis me gifla.
— Arrête de renifler.
Il me fixait avec des yeux qui, une trentaine d’années
plus tard, me terrorisent encore. J’étais tétanisé.
Je ne savais plus quoi faire. Mon cœur battait, mes jambes tremblaient,
me joues me brûlaient. Tout doucement, il s’approcha de
moi.
— Je fais ça pour ton bien, pour ton avenir.
Il me caressa la joue ; essuya une de mes larmes au passage.
— Regarde, tu pleures comme une fille. Si tu continues comme ça,
tu vas te faire bouffer, dans la vie. Je vais t’aider. Un caractère,
ça se forge, tu vas voir. Un jour, tu me remercieras. Tu diras
: merci papa. Et moi je te répondrai : de rien p’tit gars.
Dès dix ans, j’avais appris à ne plus essayer de
comprendre mon père, lorsqu’il se mettait à boire.
Mais je ne lui montrais pas. Combien de baffes j’ai évité,
en hochant la tête !
Il s’éloigna au fond du jardin, puis s’enferma dans
notre petite cabane en bois. J’avais peur qu’il m’appelle
pour me dire « allez, viens. » Il revint vers moi avec le
panier de mimi, notre chatte, dans la main. Elle avait fait, il y a
trois semaines, cinq petits. Il me montra les petits chats.
— Choisis-en un.
Je restai impassible ; il posa le panier au sol, déchaussa sa
claquette, la prit dans sa main et me gifla avec.
— Choisis-en un j’te dis !
D’une main tremblante, je désignai n’importe quel
chaton.
— Prends-le.
J’obéis. Le petit animal, comme moi, semblait se demander
ce qu’il faisait là.
— Tu sens sa petite glotte ? Hein ? Touche sa petite glotte !
Je me remis à pleurer. Il insista.
— Tu la sens sa petite glotte, merde !
J’acquiesçai de la tête. Mon père était
tout essoufflé.
— Lance-le contre le mur. Vas-y.
Je fis mine de rien avoir entendu. J’essayais de ne pas croiser
le regard du petit chaton. Mon père me gifla de nouveau.
— Lance-le j’te dis. Si t’arrives pas à le
lancer, tu s’ras jamais un homme !
En pleurs, je lançai le chaton – mais pas assez fort. Au
fond de moi, je ne voulais pas le faire souffrir, ce petit chat. Mais,
sans l’avoir voulu, j’aggravai son cas : le petit félin
rebondit sur le mur, puis tomba au sol. Il n’était pas
mort. Au contraire, il gisait devant moi. J’entendais ses petits
miaulements.
— T’es fier de toi ? Tu l’as pas lancé assez
fort !
Mon père me bouscula.
— Achève-le. Dépêche-toi, merde ! Piétine-le
! Tu vois pas qu’il souffre, là ?
Mon père se baissa pour ramasser le chat. Puis me le lança
au visage, en piquant une crise. Les veines de son cou étaient
toutes tendues.
— Espèce de monstre ! Ça te fait plaisir de le voir
souffrir, hein…
Mon père fit un pas vers moi.
Après, je ne peux plus trop vous dire.
Je me souviens m’être échappé de la maison,
avoir couru dans la rue de toutes mes forces – sous les insultes
de mon père qui me poursuivait –, puis d’avoir entendu
un violent crissement de pneu.
Je me suis réveillé à l’hôpital.
L’infirmier et une assistante sociale m’informèrent
que j’allais être séparé de mes parents, et,
aussi, que j’étais devenu paraplégique. J’appris
plus tard que mon père avait aussi agressé la personne
qui m’avait renversé, car celle-ci avait essayé
de l’empêcher de rouer de coups mon corps inerte.
Lorsque je revis ma mère, une dizaine d’années plus
tard, elle m’annonça qu’il avait été
interné très rapidement suite à mon « accident
», et que les médecins le considéraient comme un
« fou ».
Depuis l’épisode des petits chats, je n’ai plus jamais
revu mon père. J’ai mis du temps à me faire à
l’idée de ne plus jamais pouvoir marcher, et d’entendre
le couinement de mon fauteuil roulant jusqu’à la fin de
mes jours. C’est pour ça que je me suis réfugié
dans les études, des études de médecine. Bosser
pour oublier, on connaît le refrain. Le plus drôle, pour en
revenir au couinement, c’est qu’il me rappelle souvent le
miaulement du petit chat qui agonisait devant moi. Dans ma tête,
d’ailleurs, il n’est pas mort – il gémit encore.
À vingt-cinq ans, je suis parti habiter en Australie. Je voulais
partir loin. Lorsque ma mère m’annonça le cancer
de mon père, je pensai que cette nouvelle allait me donner envie
de renouer contact avec lui – mais non, absolument pas.
Quand, au téléphone, elle me proposait de ses nouvelles
– elle lui rendait souvent visite à l’asile –,
je lui répondais tout le temps : non merci, maman, pas la peine.
Au passage, je n’ai jamais su si ma mère voyait mon père
par amour, ou tout simplement parce qu’elle n’avait rien
d’autre à faire. De toute façon, au fond de moi,
je m’en foutais.
Un jour, j’ai reçu une lettre de mon père.
J’aurais très bien pu la lire, mais le courage et l’envie
me manquaient. Je l’ai rangé dans un coin, en me disant
« je la lirai plus tard. »
Cinq ans plus tard, ma mère m’apprit la mort de mon père.
— Papa est parti.
Je n’ai pas ressenti d’émotion particulière.
J’ai juste repensé à la lettre. Je me suis dit :
« allez, ouvre-la, c’est le moment ou jamais. »
Ironie du sort, cette lettre, je ne l’ai jamais retrouvée.
Impossible de mettre la main dessus. De toute façon, j’ai
toujours tout perdu. « Un jour, tu perdras ta tête »,
me disait souvent ma mère.
Lorsque je leur raconte ça, mes amis de l’hôpital
psychiatrique se moquent de moi.
« Tu es pire que tes patients », me disent-ils en riant.
J. B