Par DAVID MATA
Au commencement étaient les dieux. C'est en substance
la thèse de Walter Otto, qu'il fonde sur une analyse fouillée
du culte et du mythe de Dionysos, et qui, non sans audace, prend le contre-pied
du matérialisme ambiant. Telle est la profondeur de l'ouvrage qu'avec
leur raison raisonnante Voltaire, Helvetius et leurs pairs apparaissent,
on s'en doutait, comme des esprits à courte vue, des nabots. Pourtant,
ces hommes inauguraient le règne des professionnels de l'intelligence.
Avec eux s'imposait une conception linéaire de l'Histoire. Celle-ci
avançait sur une voie montante, elle visait un sommet, affranchie
des superstitions, l'Humanité s'épanouirait ( Ne dit-on pas
plutôt aujourd'hui "s'éclaterait" ? ).
Clio n'allait pas tarder à souffleter l'Utopie qui n'en continua
pas moins à prospérer après les massacres révolutionnaires.
Il aura fallu le coup de semonce des deux guerres mondiales, le goulag,
Pol Pot, pour que l'optimisme baisse un peu le ton. Seule s'obstine à
parler haut l'avant-garde artistique, seule elle s'obstine à situer
l'Eden dans le futur, pouvoirs et médias, ce qui est tout un, s'inclinant,
après avoir statufié Picasso, devant Christo, Buren et tutti
quanti. Que veulent, que prétendent signifier ces concepteurs, installateurs
et autres empaqueteurs, èpigones, semble t-il, du constructivisme
et du formalisme ? Mystère. Un mystère que ne dissipent pas
de trop savantes exégèses. La seule réponse que l'on
obtienne des initiés est celle-ci : "L'anti- art, l'art conceptuel,
l'arte povera, c'est cela que requiert notre temps".
Entendant ces mots on est tenté de maudire, pastichant Mallarmé,
"cet impur, ce sinistre et moche aujourd'hui". Avant le vingtième
siècle, nous connaissions les catégories de l'utile et du
beau. Incontestablement novateurs, les tenants d'un art déshumanisé
introduisent entre l'une et l'autre des recherches canulardesques qui peuvent
tout au plus se réclamer d'une esthétique de la laideur et
de la gratuité. Bon nombre de créateurs, et non des moindres,
indiquent par bonheur une autre voie. C'est Egon Schiele disant : "L'art
ne saurait être moderne, il revient toujours à l'origine".
C'est Chirico reniant les oeuvres qui lui avaient valu les hourras des surréalistes,
et se libérant des glaces de la modernité au contact des feux
baroques et renaissants. Ces artistes l'ont compris, la génialité
se situe toujours au début. Quand entre en scène la civilisation, il est trop tard pour la culture. Ainsi voit-on
la Grèce des mystères, des temples, des pré-socratiques,
gratifiée de visions souveraines dont la période hellénistique
sera frustrée. Ainsi le moyen-âge puise t-il son incroyable
ardeur à un brasier dont l'Europe, au long des siècles suivants,
ne cessera, peureusement, de s'éloigner.
Au commencement étaient les dieux. Notre seul viatique, en attendant,
est la nostalgie, parfois lourde à supporter, des origines, inséparable
de la nostalgie de l'enfance.
David MATA, romancier, a publié : Le bûcher espagnol (Julliard), Un mirador aragonais (Le Labyrinthe), et La fugue en Gascogne (Picollec).