PLAYLIST Christophe Ernault

Extrait de la première nouvelle

« Je suis le mort »

 

 


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L’année 2002 le mettait aussi dans un état second. En pleine cohérence avec les deux principaux centres d’intérêt de ce mois de janvier qui se confirmait minable : Emma et les Beatles.

Emma n’avait été obligée par personne à le regarder comme elle l’avait fait durant les deux semaines idylliques pendant lesquelles ils s’étaient fréquentés. Et il savait, sur ce trottoir blanc qui avait vu leur séparation se confirmer, que l’éventualité de revoir cette anglaise caricaturale, élevée dans les dortoirs saphiques de sa Majesté, approchait le néant. Car une fille qui se rend compte qu’elle n’a pas choisi le « bon » devient impitoyable. (soupir). Les raisons de cet échec n’étaient même pas intéressantes à analyser. Il pensait de toute façon qu’il était inutile de s’adapter aux autres plus qu’il ne le faisait déjà. Cela le conduirait de force à la camisole.

Il tentait vainement de trouver des solutions. Pourquoi, par exemple, ne pas adapter aux relations amoureuses les principes d’harmonie des couleurs ? « Tu es mauve, je suis jaune…Ca ne peut plus durer ».

Encore l’une de ces échappées stériles qui aurait été désastreuse si elle avait été exprimée face à cette Emma qui ne comprenait déjà pas grand-chose à son français, encodé par un débit trop convulsif. Et dieu sait s’il avait eu le temps d’en placer. Et il aurait dû. Plus tôt. C’était un excellent moyen de faire le tri.

Mais cette stratégie montrait ses limites depuis quelques temps. Le principal problème étant qu’en se comportant ainsi, par fausses pistes et chausse-trappes, il n’attirait que des filles à problèmes. Des filles qui écoutent de l’électro mollement loopsée en se demandant si elles sont normales. Des filles qui parlent de leur père au bout de 10 minutes. Des filles qui vous disent de vous asseoir alors qu’il n’y pas de chaises.

Par contre les Beatles… Chaque période de son existence avait été accompagnée par leur musique et surtout par des lectures incessantes d’ouvrages consacrés à leur vie et leur œuvre (cette passion avait grandi sans prosélytisme particulier. Il détestait avoir à convaincre quiconque du bien fondé de ses goûts. Il allait même plus loin, en préférant, de loin, supporter la compagnie d’un anti-Beatles primaire que celle d’un fan à temps partiel, « maladroit » des Fab 4). Et si leur pop merlinesque possédait le don immédiat de soigner beaucoup de ses souffrances (une écoute de « Rubber Soul » ou des lennoneries du « White album » lui suffisait à relativiser à peu près tout ce qu’il pouvait lui arriver de pire), c’était dans le déroulement de leur épopée que se posaient les plus graves questions de sa vie et notamment celle-ci : « Pourquoi les Beatles s’étaient-ils séparés ? ».

Insoluble, fascinante, vaine, naïve, stérile, cette question avait tout pour lui plaire. Si seulement il pouvait lui ressembler. Et il cherchait encore. Mais cela n’intéressait évidemment, là non plus, pas grand monde. On commençait à ignorer, voire à nier, ce qu’apportèrent les Beatles à la civilisation occidentale du XXème siècle. « Ai-je le droit de penser ça ? » se disait-il.

« Il y a trop de notes » croyait-il entendre (comme l’empereur Joseph II à Mozart, à la fin d’une répétition de « L’enlèvement du sérail »). Les mélodies ne touchaient plus. Le corps régnait sans partage. La musique populaire s’était caractérisée depuis la fin des années 70 par l’exploitation, la mise en avant pachydermique des rythmes et par la négation progressive de cette disposition fondamentale du cerveau : la mnémotechnie. L’atonalité régnante enlevait ainsi à l’homme l’un de ses plus grands plaisirs. L’un de ses derniers. L’harmonie n’avait pas été inventée pour les koalas. La mémoire était la prochaine sur la liste. Si il se rappelle bien. Avec les baby-boomers.

Ca y est c’était un vieux con de la BBC.

Une nouvelle hypothèse surgissait : L’égoïsme fat qui caractérisait l’individu occidental du 21ème siècle n’allait-il pas, en plus de détruire toute espérance de partage social et amoureux, provoquer la fin de l’art ? L’idée qu’un être vivant, hamster exclus, aussi brillant soit-il, soit le centre d’intérêt d’autres était elle encore viable ?

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Pourquoi Emma ne répondait-elle plus à ses SMS ? Comment aurait-il fait pour la rappeler si il n’y avait pas eu des SMS ? Il était incapable d’affronter une discussion avec elle… Les SMS favorisaient la couardise et l’impolitesse, en plus de répandre une idée atterrante de la conversation.

Avait-elle conscience, cette conne, qu’en écoutant extatiquement ces compils loungy, donc, ou qu’en participant à ces soirées nu-house, elle oeuvrait pour le démantèlement d’une certaine idée de la démocratie ?

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