A vrai dire, dans le quartier où il vivait, personne n'appelait monsieur Combray, monsieur Combray. On disait monsieur Jean, ou plus simplement Jean-Jean, parce que dès qu'il se mettait en colère, il bégayait.
Monsieur Jean logeait dans une minuscule chambre de bonne. Il aurait pu trouver mieux mais préférait dépenser l'argent de sa retraite autrement. C'était un vieux bonhomme aigri et complexé. Cela, à cause de sa taille (Jean-Jean n'était vraiment pas grand) et du ridicule sobriquet dont sa mère l'avait emmailloté parce qu'il était né le jour de l'Epiphanie : Ma p'tite fève. Très tôt, il avait ressentit le monde et tous ceux qui le peuplaient comme encombrants, c'est à dire inadaptés à son bien-être à lui. Il n'avait aimé ni ses parents, ni ses frères et sœurs, ni ses professeurs, ni son métier, ni ses collègues de travail, ni sa femme. Il avait toujours refusé d'avoir des enfants. Et ces enfants qu'il n'avait pas eus, lui inspiraient encore un grand dégoût. Il détestait l'idée de ces bouts de chair qui auraient pu proliférer autour de lui et lui grignoter tout son espace. Ils pouvaient bien rester dans leur néant et se nourrir de courants d'air ! Monsieur Jean ne viendrait jamais les y déloger.
Certains diront que Jean-Jean n'était pas un vrai méchant, qu'il se donnait un " genre " ; d'autres affirmeront qu'il n'était qu'une poche de haine, infestée par un chapelet mono linguistique et ordurier. Disons, qu'il n'aimait rien de ce qui était étranger à lui-même. A tout instant il craignait que l'extérieur contamine son intérieur, alors forcément, il se protégeait. Mal.
Un jour quelqu'un qui le supposait raciste, lui demanda ce qu'il reprochait aux gens de couleur. Il commença par dire qu'il n'aimait ni les gens, ni la couleur, ni même l'expression " gens de couleur ", et que d'ailleurs, les expressions ne lui inspiraient pas confiance en général. Mais que par-dessus tout, il ne supportait pas les imbéciles qui venaient lui poser ce genre de questions car cela le mettait en colère. Il ajouta que son " racisme " frappait avec la même force les pots de fleur et les grand-mères, la purée de pois cassé qui durcit en refroidissant, les sportifs, les oisifs, les oiseaux, les élastiques qui claquent sur les doigts, les girandoles et les gondoles, la mécanique et tutti quantique… Mais comme il était très en colère, il dit tout cela en bégayant et son message devint incompréhensible. Son questionneur se lassa et partit, concluant qu'il ne s'était pas trompé. Il répandit la nouvelle de bistrot en bistrot et Jean-Jean devint officiellement le petit-vieux-aigri-mal-embouché et… raciste du quartier.
Ainsi, Monsieur Jean découvrit que le langage, tous ces mots qui encombraient sa bouche, pouvaient eux aussi devenir des ennemis. Il décida donc de n'en utiliser qu'un seul. Un seul mot qui résumerait sa pensée et sa philosophie de la vie.
" Bâtard ! " Il avait trouvé le mot juste. De plus, de part sa polysémie, l'insulte était des plus nourrissante. Il suffisait de la prononcer dans une boulangerie.
Dès ce jour, monsieur Jean alla de boulangerie en boulangerie-patisserie, vociférant sa haine du monde et ressortant à chaque fois avec un pain bâtard sous le bras. Cependant comme sa haine du monde était plus forte que son appétit, les bâtards envahirent très vite sa chambre de bonne. Il les empilait comme s'empilent les petits bâtonnets d'un jeu vidéo. Jusqu'au plafond. En quelques semaines, il devint impossible d'ajouter la moindre insulte dans cet espace. Monsieur Jean, rassasié de croûton et de miettes de pain rassis qui lui grattaient le dos, comprit que tout avait été dit. Il ouvrit l'eau comme d'autres ouvrent le gaz, se coucha là où il put et contempla son œuvre. Il était fier d'avoir réussi à rendre visible le trait dominant de sa pensée grâce à un lexique des plus limité ; il tirerait donc sa révérence en offrant son corpus à la science !
Le lendemain, c'était le jour de l'Epiphanie, les pompiers (qui n'avaient pas encore croqué galette et frangipane) furent appelés pour une fuite d'eau ; ils durent défoncer la porte de chez monsieur Jean à grands coups de hache, découvrant alors que ce petit logement était occupé par une montagne de pain perdu. Avec prudence et savoir-faire, ils découpèrent comme dans un gros gâteau, de belles tranches humides. " J'ai la fève !" lança alors l'un des pompiers, presque joyeux, avant de rougir, confus de son lapsus. Pourtant c'était bien vrai que Monsieur Jean ressemblait à une fève. Une jolie p'tite fève. Un peu encombrante toutefois.


D.B