D'abord, un sifflement,
ziiiiii. Puis un bruit sourd, schblof. A nouveau. Toujours ce sifflement,
ziiiiii, puis le bruit sourd, schblof. Accompagné parfois d'un
bruit de casseroles.
Pablo et Thierry sont à l'entrée de la tour D. Ils se
réconfortent mutuellement, sachant que peut être ce soir
l'un d'entre eux va y passer. Mickey, leur dealer, est à la tour
G. Ca représente six cents mètres à parcourir,
et surtout le passage des machines à franchir. C'est l'endroit
le plus dangereux. Un détroit de15 mètres entre les tours
F et G. Les impacts y sont plus fréquents, mais Pablo et Thierry
ne peuvent faire le grand tour par le centre commercial. Il est 23h55
et dans cinq minutes Mickey lèvera le camp. Il a été
très clair là-dessus. D'autres clients à livrer.
C'est pas leur veine, il a fallu que ça arrive ce soir là.
Il y a cinq ou six impacts en moyenne, on monte jusqu'à dix quand
il y a eu des promotions au centre commercial, rarement plus. Mais il
suffit d'une fois. Personne ne sort après la tombée de
la nuit, tout le monde le sait, et chacun reste cloîtré.
Mais Pablo et Thierry sont à court de blanche et leur fournisseur
est là-bas à quelques centaines de mètres. Ils
ont fumé six joints d'affilée pour se donner du courage,
et poussé ça avec de la bière. Ils se motivent
depuis le début de la soirée, mais le détroit les
fait flipper. "J'ai la trouille, lâche Thierry, j'ai les
tripes qui vrillent. J'crois bien que je vais me chier dessus si on
y va pas maintenant". Ne pouvant plus attendre, ils s'élancent,
hurlant pour se donner du courage. Thierry craque et bifurque vers les
parkings s'éloignant ainsi des immeubles. Entre deux voitures,
il baisse en urgence son bénard et soulage ses sphincters. Pablo
ne lâche pas, et s'engouffre dans le détroit, la peur lui
siffle aux oreilles, et il s'attend au choc définitif qui l'écrasera
comme un cafard. Il en sort enfin, il est passé, et atteint la
tour G. Mickey est là qui l'attend. "Putain, soit cool Pablo,
pas la peine de flipper ta race, je suis là. T'as couru comme
un lapin on dirait, t'es tout trempé de sueur. Il est où
ton pote, d'habitude vous êtes inséparables". Thierry
arrive peu après, du centre commercial, haletant. Transaction.
Mickey met les voiles.
Demain, c'est le premier lundi du mois et les services municipaux viennent
ramasser les monstres. Après leur passage, les pelouses au pied
des immeubles garderont la trace de la chute nocturne des vieux frigos,
des machines à laver hors d'usage, des téléviseurs
non-réparables. Et la vie reprendra son cours, jusqu'à
la prochaine nuit des encombrants. Pablo et Thierry se sont jurés
de ne plus se faire prendre. Plus question de sortir ces nuits là,
quand les monstres de béton crachent sur les humains à
leurs pieds des morceaux de ferrailles meurtriers.
JC.L