Je préparais mon sac de sport Addidas avec une application fiévreuse, impatiente, des chaussettes l'une dans l'autre enroulées, une culotte pour le lendemain, un pyjama bleu marine pour la nuit ce n'était pas tous les jours que je dormais hors de la maison, non pas que les sollicitations n'aient été nombreuses parmi mes camarades de jeu mais déjà à l'âge de sept ans j'avais un soucis maladif de ne pas déranger allié à une pudeur très blanche, non participative.

Pourtant quand les parents de X avaient proposé aux miens de me garder pour la nuit du samedi, après l'anniversaire de leur fille dont la fête avait lieu dans cette maison de campagne lointaine, je ne m'étais pas fait prier, c'était la première fois que j'allais dormir chez une fille, dans une maison où il n'y aurait pas d'autre petit garçon que moi à responsabilité solaire; la première fois que j'allais dormir dans le monde soupçonné de douceur et de liberté légèrement hautaine d'une grande fille de huit ans. Je préparais mon sac de sport Adidas, tout seul comme un grand, j'y tenais, cette fois ci c'était trop intime, je veux dire, ce n'était pas simplement du linge, c'était moi, c'était moi, quelque chose de l'ordre de la mission, de la mission de soi, quelque chose que j'avais lu d'une certaine manière dans la Bible illustrée pour les enfants qui était mon livre de chevet en raison des histoires mystérieuses et euphoriques, tristes aussi, qu'elle recelait et parce que le christ était fils unique comme moi, à ce que je sache.

La paire de chaussettes roulée en boule qui sentait la lessive, du moins le propre, tu as ta brosse à dents mon chéri, oui oui maman je l'ai mise dans la poche intérieure du sac, là où il y a une fermeture éclair, bien, bien, fais voir un peu ce que tu as emporté, ah tu as pris ton beau pyjama bleu marine, mais maman laisse moi c'est bon j'ai pris tout ce qu'il fallait...

J'ai ouvert les yeux très tôt le samedi matin, jour du départ pour la fête d'anniversaire, peut-être vers cinq six heures, j'ai laissé la maison dans ses bruits lumineux se réveiller autour de moi, respirant dans ma tête les moments empruntés mais merveilleux qui m'attendaient; m'inclure dans l'intimité d'un nouveau système solaire qui logeait la semaine à quelques pupitres de classe seulement de celui où je me trouvais.

Et puis il y eut un nouveau coup de téléphone vers dix heures trente, au moment du départ pour le supermarché. Les parents de X qui s'excusaient mais annonçaient que finalement des cousines débarquaient d'encore plus loin que moi pour l'anniversaire et qu'elles resteraient donc dormir, que par conséquent il n'y aurait pas de place pour moi, mais que de toute façon on allait s'arranger pour que quelqu'un puisse me raccompagner. J'entendais ma maman remercier, dire oui je vais lui expliquer, il va comprendre, bien sûr, et remercier encore.

Oui, bien sûr, merci, j'ai toujours compris très facilement les choses. Je veux dire, comme si les choses étaient depuis toujours pour moi comprises par avance. Comme si la déception n'était jamais une surprise, mais faisait partie intégrante de la joie, de l'espérance, sa soeur de lait son frère de sang. Après je ne dis pas mais enfant, je crois, du moins je veux croire, l'effroi de la déception ne durait jamais plus longtemps qu'un frisson qui court sur la peau nue en été ou une araignée qui galope sur un bout de moquette, le long d'une fenêtre. C'était normal après tout, dans l'ordre des planètes quand on a sept ans, les filles avec les filles, les cheveux peignés à leurs nuques boréales, les cousines dans leur famille, les familles nombreuses avec leurs joies éclatantes et privées, et moi dans ma chambre avec mon sac de sport que je n'ai pas défait du week-end et ma Bible illustrée pour enfants dont je tournais les pages songeant à autre chose.


J.A