La masse compacte
des élèves dans un espace réduit du gymnase. Au
sol des lignes blanches rouges, or, bleues, qui quadrillent la surface,
marquent chacune dans leur couleur respective les limites du terrain
de telle ou telle discipline sportive, jeu de ballon principalement.
De la masse compacte des élèves, le professeur de gymnastique
extirpe les deux meneurs de jeu, ceux qu'il appelle les fortiches, ceux
que les filles appellent les athlètes, ceux que j'appelle, personnellement,
les encombrants.
Après chacun d'entre eux sous l'il approbateur du professeur
de gymnastique choisit qui jouera dans son équipe, dans son camp.
La masse se désagrège, les élus se regroupent vers
l'un ou l'autre des meneurs, jeunes garçons triomphants, solaires,
aux pleins pouvoirs.
Les premiers qui les rejoignent exultent. Dès qu'ils sont choisis
ils sautent de joie, tapent bruyamment sur les épaules des meneurs
qui, petits seigneurs, laissent pareillement éclater leur joie
:
- Ah j'te voulais dans l'équipe ! J'aurais été
trop dègue (abréviation de dégoûté)
de pas t'avoir dans l'équipe ! ".
Laissé de côté, dans la partie inversée du
sablier des biens portants, les cuisses nues dans mon short noir je
baisse les yeux et regarde au sol les lignes multicolores qui se chevauchent
s'entrecoupent, un barbouillage confus qui me donne la nausée.
Je me demande comment ils s'y retrouvent là-dedans. Comment les
profs de gym doivent connaître ça par cur, les lignes
de couleurs, pour valider leur diplôme.
Quant aux filles, même les filles passent devant moi. Même
les filles sont choisies par l'un ou l'autre des meneurs avant que l'on
s'intéresse à moi. Il n'en reste bientôt plus que
six ou sept, ça prend son temps quand nous ne sommes plus que
six ou sept, cela devient un choix par élimination, ce qui signifie
que c'est nous les encombrants, nous et personne d'autre, j'ai un système
de pensée inversée ou quoi ?
L'instant devient critique quand il ne reste plus qu'à trancher
parmi deux candidats à la honte, Philippe Moulin un petit gros
solitaire en survêtement marron dont le prof de gymnastique dit
que malgré ses kilos il n'en mène pas lourd sur le terrain
; et si Philippe Moulin vient à entendre cette blague le prof
de gym ne manque pas d'ajouter que ce n'est qu'une blague, que c'est
pour rigoler, ce que Philippe Moulin sait pertinemment de toute façon,
puisqu'il y a toujours une bonne partie de la classe pour rigoler. Donc
il reste Philippe Moulin et moi, et c'est à cet instant précis
que vient la délivrance, dans un sentiment de gène écarlate
qui ne m'a pas quitté depuis le début, j'entends mon prénom,
c'est moi qu'on choisi, hip hip hip hourra, et l'équipe au grand
complet de me tapoter sur l'épaule, je suis trop fort, j'ai battu
Philippe Moulin, j'ai écrasé Philippe Moulin, ah ah trop
fort, c'est lui le dernier et pas moi, cet encombrant de Philippe Moulin
qui s'en va tout penaud dans son survêtement marron rejoindre
une équipe qui se désagrège dès son arrivée,
se disperse avec résignation sur le terrain de jeu.
J.A