Les déchets, c'est une affaire de famille. Mon grand père a émigré en 70 pour ramasser les ordures des français tous les matins à six heures. Mon père était chef d'équipe de collecte jusqu'à la fin des années Mitterrand. Et maintenant c'est à mon tour de récupérer le rebus de la République. Mais, en tailleur et talons hauts, car la déchetterie de Champs-Bornes est un palace immaculé dont je suis la cheikha. Tout mon personnel m'appelle Mademoiselle en face, et " la gazelle ", ou Fatima par derrière. Sauf Tranchant. Il prononce toujours correctement mon prénom, dans l'une où l'autre des positions.
Ce matin d'août, il vint me voir après la tournée mensuelle des encombrants de la vallée de Chevreuse. J'avais trop confiance en lui pour mettre en doute son rapport invraisemblable. Je devais me rendre sur place.
Je fis donc mon chemin du matin en sens inverse, les ongles plantés dans le volant de ma voiture de service. Quelle histoire de fou m'avait raconté Tranchant !
Malgré ses affirmations, sur la route de Marly, je ne pus apercevoir la chose. Les collines boisées et les hauts murs des propriétés barraient toute perspective. Et soudain, d'abord filtrée par le feuillage estival, puis écrasante de majesté, la silhouette du volatile assombrit tout mon ciel.
Un titan. Un Zeppelin. Je n'en croyais pas mes yeux. Combien de centaines de mètres de long ça pouvait faire, un dirigeable comme celui ci ? Epée de Damoclès, ce cauchemar se dandinait doucement, renvoyé des années de fer et de feu par je ne savais quel démon mal intentionné. Son fuselage monstrueux était parcouru d'une infinité de facettes qui magnifiaient le soleil encore timide.
Et tel le fauve de cirque, qu'on savait précairement docile, il était tenu en laisse. A l'extrémité au sol, on avait fait le plus joli des nœuds de chaise sur les arabesques torturées d'un portail de manoir. Là, une pancarte libellée " Encombrants - collecte du dernier vendredi du mois " me laissa perplexe.
Ftima, ma grande, c'est pas ce gros ballon qui va t'impressionner, je me dis pour me donner du courage. Et je sonnai au portail, les yeux vissés sur la plaque dorée où était gravé Eckener.
Le gravier de l'allée du parc crissa longtemps sous les pantoufles du vieux Casanova en robe de chambre moirée qui vint à moi. Son accent germanique me désarçonna :
- C'est pour le Zeppelin ?
- Et oui, bonjour. Ça me paraît évident.
- Bonjour et pardonnez-moi, il est un peu tôt, et je suis un peu vieux con. Qui vous envoie ?
- C'est la déchetterie. Je suppose que vous comprenez pourquoi.
Le vénérable châtelain eut une moue déçue. A cet instant, une grosse voiture se gara précipitamment devant la propriété. Le gars qui en descendit était un modèle d'ostentation. Le genre qui s'arrange pour en mettre plein la vue. Il catapulta un baise-en-ville bourré de lourds dossiers sur l'épaulette de son superbe costume, et marcha à grandes enjambées vers nous, le bras déjà tendu pour serrer toutes sortes de mains.
La mienne, pour commencer, qu'il garda un peu trop longtemps, en tous cas suffisamment pour qu'il plonge fugitivement son sourire à la con loin entre mes seins, sans doute pour s'assurer qu'ils étaient aussi petits qu'ils en avaient l'air.
- Bonjour madame, Pierre Léger, Carré Consulting International. Ah ! Et monsieur Eckener ! Comment allez-vous ?
- Foutez le camp Léger, je ne vends pas : je le jette.
- J'ai conduit comme un fou depuis Zurich pour vous voir. Je ne vais pas vous laisser faire.
Le regard d'aigle d'Eckener se posa sur moi. Je lui signifiai silencieusement que j'allais m'éclipser, mais les lunes dorées de ses yeux me retinrent impérieusement.
- Votre proposition est une insulte, au regard de la valeur de cet appareil. Ou vous me le rachetez pour le montant de mes dettes, ou bien je l'envoie au recyclage. Madame représente la déchetterie municipale, et a déjà tout arrangé.
Je réprimai in extremis un glapissement de protestation.
Le frimeur eut la prétention de le raisonner sur un ton édulcoré :
- Voyons, vous connaissez comme moi les frais d'exploitation d'un tel équipement, monsieur Eckener. Et puis vous-même vous jugez qu'il est bon pour la poubelle, alors…
- Espèce de vautour !
Léger triompha d'un rictus carnassier en me dévisageant. Ça m'insupportait de le voir reluquer mes hanches et le reste, puis revenir droit dans mes yeux, pour me confirmer que j'étais à son menu. Au hasard, je le défiai :
- Votre proposition aurait-elle du mal face à notre maigre ligne budgétaire ?
Le sourire suffisant et dominateur s'effondra. Je venais de lui coller un uppercut commercial bien au fond de l'estomac.
Eckener me foudroya ; il ne comprenait pas encore.
" Excusez-moi, je n'ai pas retenu votre nom, " s'inquiéta Léger.
- Ftima Bint Hammoumraoui, dis-je exagérément vite. Ce Zeppelin…
Galant, Eckener vola à mon secours :
- C'est le Luftschiffbau Zeppelin LZ 138, précisa-t-il posément.
- Oui… Ce Zeppelin représente des tonnes d'aluminum à recycler, ce qui se traduit par une certaine valeur marchande, naturellement. Sans compter les milliers de mètres cubes de gaz….
Je levai les yeux sans assurance vers le fuseau gigantesque qui nous faisait de l'ombre, et essayai de percer les mystères de la nacelle et des inquiétants moteurs suspendus sous son ventre.
" Je ne peux pas mettre plus que la valeur résiduelle de la ferraille ! " s'emballa Léger. " La dernière restauration date de plus de vingt ans ! "
- Il fonctionne pourtant, rétorqua Eckener, mon personnel l'a sorti du hangar et acheminé ici par la voie des airs. Madame Lamour-AhOui m'en propose plus d'un million rien que pour la ferraille, comme vous dites.
- Vous plaisantez ! C'est presque votre passif à notre banque !
Parfois, les mots jaillissaient de ma gorge comme pour sauter à celles des autres. On me l'avait reproché au lycée. J'intervins :
- Pas du tout ! Et j'espère que je n'ai pas perdu mon temps à rédiger les contrats avec vous, Monsieur Eckener ?
Le vieux paraissait tout embarrassé. La comédie le dépassait. Et je brandis des papiers à l'en-tête de la déchetterie pour asseoir mes mensonges. Léger s'était assombri.
- O.K., fit-il, pas de précipitation, j'ai moi aussi des contrats vierges, et je crois qu'on peut discuter calmement de tout ça dans votre grand salon.
- Vous ne mettrez pas un seul orteil chez moi.
A cet instant, je décidai de porter le coup de grâce :
- Et moi je procède à l'enlèvement dans vingt minutes. J'ai convoqué tous les pilotes de la patrouille de France pour qu'ils nous bougent ce machin.
Léger souffla longuement, regrettant d'inspecter sans doute pour la dernière fois la dentelle noire de mon soutien-gorge. Il sortit deux contrats-lapins de sa serviette-chapeau.
Voilà, dit-il simplement, vous êtes le plus fort, vous avez ce que vous voulez. Deux millions trois cent mille, et pas une piastre de plus.
Il tendit les papiers à Eckener, me salua comme si j'étais la dernière des domestiques, et repartit péter plus haut que son nez dans sa rutilante automobile allemande. J'attendis devant son portail que le maître des lieux finisse la lecture des précieux documents.
Je n'avais aucune idée de l'endroit d'où sortait le fabuleux engin, mais il était évident que jamais la déchetterie de Champs-Bornes n'aurait pu prendre en charge ce monstre.
Alors que la voiture du visiteur suisse s'éloignait dans les avenues encore désertes, Eckener opina longuement du nez sur les contrats, puis soupira :
- Merci, merci, merci. Ça vaut bien que je vous invite pour un petit café : en fait vous venez de lui faire acheter une ruine, et vous avez sauvé celle qui me sert de maison.
- J'ai choisi de vous débarrasser de tous vos " encombrants " d'une autre manière, puisque la déchetterie n'aurait pas suffit pour le dirigeable.
- Mais… si vous-même ne pouvez le prendre en charge, je n'arrive toujours pas à comprendre ce que lui, là bas, va faire de cet énorme suppositoire.
De ma voix la plus rauque, je le rassurai :
- Et bien moi, je n'ai aucun souci pour lui : ce type est un parfait trou du cul.



C.R