"Vous n'êtes
jamais à la bonne place, Paturin ! Sur mon planning, vous êtes
à la porte B12. Que faites vous devant la porte K38 ? Vous ne
servez à rien ici. Cette porte est condamnée depuis deux
ans. Vous me rattraperez ces heures, c'est moi qui vous le dit ! "
Gérard Paturin travaille comme vigile dans un vaste entrepôt.
Son job est de surveiller des portes, personne ne doit entrer, pas même
lui. Il ne sait pas ce qu'il y a derrière, il ne sait pas pour
qui il travaille. Il a une blazer avec un sigle incompréhensible
brodé sur la poche, mais c'est l'agence d'intérim qui
le paye.
Il vient de donner toute une journée pour rien à ces inconnus.
Tout ça, parce que ses collègues lui ont fait une bonne
blague et l'ont envoyé au troisième sous sol surveiller
une porte qui n'ouvre sur rien. C'est injuste. Il va devoir donner huit
heures de sa vie à des inconnus parce que des crétins
ont abusé de sa naïveté.
Il traîne les pieds en revenant chez lui. Il rêve de révolte.
Envoyer bouler tout ces idiots qui acceptent de travailler sans savoir
ce qu'ils font et qui trouvent ça drôle, pourvu qu'on les
paye. Envoyer bouler les patrons qui vous demandent le silence et l'allégeance
contre quelques francs. Envoyer bouler le type de l'agence intérimaire,
ce marchand de viande qui exploite les pauvres gens et profite de la
récession pour s'enrichir sur leur dos en s'acoquinant avec le
patronat. Envoyer bouler les politiques qui sacrifient leurs idées
aux grands décideurs des marchés pour un mandat supplémentaire.
Déjà Gérard se voit brandissant bien haut les drapeaux
des grands soirs, les rouges et les noirs, hurlant à tue tête
les slogans contre l'oppression.
Au détour d'une rue, ils les voit. Ils sont là, flamboyants,
les rouges et les noirs, les drapeaux des grands soirs. Il se joint
à eux et chante à l'unissons des autres révoltés.
Bon sang qu'ils sont grands, bon sang qu'ils sont forts, se dit-il.
Le vacarme est tel qu'il ne comprend pas ce que les autres chantent
mais il est heureux, et crie avec eux. Le monde est à eux rien
ne pourra les arrêter. L'un des manifestants lui sourit, il n'a
que trois dents :
"Ca fait plaisir d'avoir un parisien avec nous ! Tu viens avec
nous au stade ce soir mon petit gars?"
Gérard ne comprend pas et regarde autour de lui. Son enthousiasme
retombe soudainement. Les slogans se font clairs à ses oreilles.
"Champion, champion, Toulouse sera champion". Les maillots
rouges et noirs, les écharpes qui tournoient aux poings levés
des supporters de rugby. Ces drapeaux rouges et noirs. Gérard
s'effondre. Désespoir. Ses épaules s'affaissent, ses pieds
traînent à nouveau sur le pavé. Gérard Paturin
n'est jamais à la bonne place.
JC.L