La lame rouillée
du cutter pénètre la chair du jeune doigt. Maxime hurle de douleur,
mais le bâillon, serré très fort, l'empêche d'ouvrir
la bouche. L'air entre à peine par ses narines dilatées. Une sueur
froide coule sur tout son corps. Ses sphincters se relâchent. Des pets de
trouille explosent en chapelet dans le fond de son 501. Si seulement ils consentaient
à l'écouter. Hmmm
Hmmm
Sans cette manie de mentir, il
n'en serait pas là.
La douleur est plus aiguë à mesure que
la lame entame la viande. Un voile se forme devant ses yeux.
- Hé !
Regardez ! Il est tout blanc le Maxou
- C'est pas comme son sang.
-
Putain ce que ça pisse !
- Au moins, dit Adeline, on sait qu'il n'est
pas noble.
- Comment ça ? demande Ahmed.
" A cause de la couleur,
abruti, songe Maxime. Tu la mérites vraiment pas. "
Adeline explique
le coup du sang. " S'il avait été bleu, ça aurait voulu
dire que c'est un noble. "
- Avec tout le blé qu'il a, ça
n'aurait rien eu d'étonnant.
Maxime mord le bâillon, veut hurler,
leur gueuler d'arrêter, c'était rien qu'un gros bobard à cause
d'Adeline, un truc de mytho, un coup d'esbroufe ; des larmes roulent le long de
ses joues. On est copains, merde !
La lame ripe sur l'os.
Maxime n'était
pas le plus costaud de la bande, encore moins le plus beau. Il est quelconque
Maxime et adeline est vachement belle, une bombe, du caractère en plus,
pas une de ces pimbêches qui ne savent ni jouer au foot ni se battre. Mais
elle est avec Ahmed, le chef, un dur. Une balafre zèbre sa joue gauche,
jusqu'à l'il. Les filles, elles en pincent toutes pour lui. Elles
ignorent comment il a réellement manqué perdre son il sans
quoi elles le trouveraient bien moins séduisant. Beaucoup moins Albator.
Personne n'avait tenté de le percer pour le dépouiller. "Je
lui ai collé un coup de boule, clac ! le crâne en deux, mais ce fils
de pute m'a éraflé en tombant. " Il l'avait soi-disant explosé
; la vérité, c'est qu'il est tombé du bicross qu'il venait
de faucher à un gamin. Une mauvaise chute sur la poignée de freins,
voilà tout. Il aurait pu retirer pas mal de gloire avec cette simple blessure,
la cicatrice se suffisait à elle-même, mais il avait trouvé
beaucoup plus romanesque cette histoire de combat de rue. Il entrait dans la catégorie
des durs, et les filles adorent les durs encore plus que les casse-cou. Maxime
connaît la vérité. Normal puisqu'il a aidé Ahmed à
piquer le bicross. Un secret est un secret. Il n'est pas certain qu'Adeline lui
soit revenue. Jamais elle ne sortirait avec une saloperie de balance.
Le résultat
est là. Ahmed est un gros menteur, un gros menteur qui sort avec Adeline.
Quant à lui, son mensonge va lui coûter un doigt.
- Merde ! jure
Olivier, ça veut pas couper.
- Laisse faire un pro, le pousse Ahmed.
Il
attrape le cutter. La lame s'enfonce jusqu'à l'os comme dans du beurre
mais ne parvient pas à entamer l'os. "Il faudrait une scie ! "
Maxime
tourne de l'il sous le bandeau qui lui couvre les yeux. Il doit ravaler
son vomi pour ne pas s'étrangler. En réintroduisant la lame dans
la plaie Ahmed a touché un nerf. Le garçon bondit sur sa chaise
; or, il est attaché de telle façon qu'il ne peut remuer le petit
doigt. Des éclairs passent devant ses yeux injectés de sang. Ses
sphincters lâchent. Il chie longuement dans son froc. A cause d'un petit
mensonge de rien.
"Ah, le fumier ! il a fait dans son ben " Ahmed
pèse de tout son poids sur la lame, qui se coince dans l'os. Impossible
de l'en enlever. Ahmed, résigné, cède sa place. Olivier tire
sur le manche, en vain. Tonio tire de toutes ses forces, sans plus de succès.
La lame ne bouge pas d'un millimètre.
- Il ne va pas s'en tirer comme
ça, l'enflure, crache Adeline.
Elle pousse Tonio du coude, agrippe le
manche du cutter ; la lame sort sans difficulté.
" Il faudrait
quand même un truc qui coupe mieux, parce que là, je scie dans le
vide ! "
Olivier, que la vue du sang dégoûte un peu, se porte
volontaire pour effectuer une virée au supermarché du coin.
-
Evite le vigile ! lance Ahmed. C'est pas le moment de rameuter les flics.
Maxime
pousse un râle étouffé. Une sensation de froid dans le bras.
Il ne sent plus sa main. Il se met soudain à claquer des dents.
- Tonio
! ordonne Ahmed, va chercher de l'eau. Il est en train de nous claquer dans les
pattes.
Tout ça à cause d'un petit mensonge de rien. Un truc
innocent. C'est parti comme ça, par amour. La bande avait rencard du côté
de Boulogne. Une commande à honorer. Une demie savonnette. Tout c'est super
bien passé. Le lascar se pointe à l'heure prévue, seul, propre
sur lui. Ils auraient pu se contenter de le dépouiller mais ce n'est pas
comme ça qu'on fait du business. Le gars connaissait d'autres gars, qui
connaissaient d'autres gars, et au bout il y avait la fortune. C'est comme ça
qu'elle envisage les choses, Adeline. " Si on le dépouille, on ne
fera jamais fortune ! " Le gars brûle le coin de la savonnette et roule
un joint. " Cool ! " Il file le blé et promet d'en parler à
des potes à lui. Ils sont sur le chemin du retour quand Maxime voit une
Porsche 928 garée devant une maison bourgeoise. " Mais, c'est la voiture
à mon daron ! " Les regards convergent vers la voiture, puis sur Maxime.
" Je savais qu'il devait emménager dans le coin
mais je ne pensais
pas qu'il achèterait un truc aussi grand. "
- Putain, s'exclame
Olivier, il doit être claqué de thunes ton reup !
- Ouais, fait
Maxime, faussement désinvolte. Hormis la pension alimentaire qu'il lâche
à ma reum, il est plutôt radin.
- Tu dis ça, mais qu'est-ce
qu'on en sait que t'es pas plein aux as ?
- T'as vu la gueule de la tour où
je crèche ! Tu crois peut-être qu'on resterait dans le quartier
-
Ouais, dit Adeline, en faisant la moue. Moi, je dis que tu nous racontes des craques.
Cette maison n'a jamais été à ton père, pas plus que
la Porsche.
Le sang monte aux joues de Maxime. Elle est vraiment futée.
Elle le regarde comme elle ne l'a jamais regardé. Avec intérêt.
Une Porsche, ça a plus de gueule qu'une balafre. Bien sûr, si elle
sort avec lui, Ahmed va tirer la tronche. Mais Adeline fait ce qu'elle veut. Si
son choix se porte sur Maxime, il n'y pourra rien. " Si c'est ton père
qui habite là, il faut le prouver ! "
Elle ne peut pas lui faire
plus plaisir. " O.K ! " Il cogite à mille à l'heure. Il
ne peut tout de même pas débarquer comme ça chez des gens
qu'il ne connaît pas : " Salut papa, salut belle-maman, c'est moi,
Maxou. Venez que je vous présente mes potes, et là, c'est Adeline.
" Il imagine la tête du type et ça le décide. Adeline
le dévore des yeux. Si ce qu'Ahmed lui raconte est vrai, Adeline est une
pro question cul. Même si tout n'est pas vrai, quand on la voit, on pense
immédiatement que c'est une bombe. Mais lorsqu'on est amoureux, le cul,
ce n'est pas très important.
Il les laisse sur le trottoir d'en face
: " Il n'aime pas trop quand je ramène du monde. Déjà
qu'il n'est pas super content quand il me voit
ça lui rappelle ma
mère. " L'argument tenait la route. Il pousse le portail sans sonner,
gravit quelques marches, ouvre la porte et entre.
A l'intérieur, il
tombe tout de suite sur le propriétaire. Un peu plus vieux que sa mère.
Au poil ! Le type le regarde avec des yeux ronds. Maxime ne lui laisse pas le
temps de recouvrer ses esprits. Il lui raconte que son père vient de le
joindre sur son portable et, tout en exhibant un Sony grand comme une boîte
d'allumettes, il se met à pleurer, ma mère a eu un accident, renversée
par un scooter, mon père est auprès d'elle et il n'y a pas de bus
ici pour aller à l'hôpital Beaujon de Clichy. Le type compatit, ça
ne l'arrange pas, mais bon, il peut bien faire ça.
Ils sortent, presque
en se tenant la main. Maxime s'installe dans le fauteuil en cuir de la Porsche,
qui démarre en trombe. Les autres, ça les scie.
Deux jours plus
tard, il sortait avec Adeline. Elle avait mis la main dans son pantalon, lui avait
collé sa langue dans la bouche, et c'est ainsi qu'elle avait réussi
à l'attirer dans les caves sans qu'il sente venir le piège. Ahmed
l'avait cueilli à l'entrée de la cave 214. Un grand coup de lattes
dans les couilles.
- Réveille-toi petit bourgeois !
Adeline l'asperge
d'eau glacée. Maxime se redresse sur la chaise. On lui a retiré
le bandeau.
Elle est vraiment belle. Tout ça ne peut pas venir d'elle.
C'est un coup d'Ahmed, la jalousie. Jamais elle n'aurait eu l'idée d'un
truc pareil.
Adeline pousse un han ! de bûcheron. La hachette tombe sur
le doigt comme un couperet. Maxime la regarde, incrédule. La hache remonte
et s'abat de nouveau. Une fois, deux fois. Un cri inhumain s'échappe par
le bâillon.
Adeline ramasse le morceau de doigt, fait semblant de se
curer le nez avec, et le glisse dans une enveloppe.
- Et si son père
refuse de payer ? demande Ahmed.
Adeline sourit : " On lui enverra le
reste par la poste. "
R.B