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" La vie est détachement "

Hélène Cixous, La jeune née.

 

 

" Il y a quelques jours je l'ai prise en photo. Maintenant elle est loin, très loin. Intouchable. Il y a quelques heures je l'ai prise en photo. Maintenant elle est dehors, insaisissable, trop grande pour moi, mais moi je suis aussi dedans, comme les deux photos du reste, mais différemment. Et puis les deux photos sont dans la nuit du boitier. D'ailleurs, en ce moment, il fait nuit dehors, même s'il fait jour chez elle. Peut-être. Elle, il y a quelques jours, c'était un visage sans ligne et sans limite, que j'habite, qui m'échappe, et elle il y a quelques heures, c'était une ville incarcérée, un paysage clos, que je ne cesse de quitter. Et j'ai essayé, immobile, toute lumière éteinte, sur mon lit bien trop grand, ici, de regarder ces photos dans ma tête. Celle que j'ai faite il y a quelques jours dans une autre ville. Et celle que j'ai faite cet après-midi ici, il y a quelques heures. Une ville et elle. Peu de temps après notre fuite. Mais ces deux photos, distantes par leur prise et distinctes dans le temps, ces deux images sont pour l'instant des images mentales, emmurées par cette prise. Prises d'otages, ce sont elles qui me prennent, c'est pourquoi j'ai dû les prendre ai-je pensé pour finir. La prise est fermée. Enfermées dans le boitier. Emmurées. Elles m'attendent, ces photos m'attendent. Je vais me les regarder en tête, me les payer de tête, de pieds en cap, me dis-je alongé sur le lit. Car ce sont bien des photos que j'ai prises moi-même, à part moi, comme on assiste à la venue d'une pensée en soi, une pensée prenante, comme on s'entend dire un jour menaçant de neige, en février, " je vais photographier ça ". Je vais me la prendre, et je me prends soudain à la prendre. Après il sera trop tard, et puis, surtout, on ne sait pas ce qui va arriver. Et l'on photographie autant cette intention, cette pensée, que ce qu'on est en train de photographier après y avoir pensé. On pense, pensai-je, " je vais faire une photo ", et puis on sort l'appareil, on sort son appareil comme on tire sur une braguette, et on se voit soudain en train de photographier cet instant à cet instant, on photographie, et l'instant suivant est un autre instant, mais qui suit l'instant photographique, j'ai pensé ça sur mon lit, dans cette chambre sombre, pour ne pas sombrer, j'ai pensé que tout instant était post-photographique, par définition, j'y ai même instantanément pensé pour ne pas sombrer. Car on prend une photo pour ne pas sombrer par ce qu'on est en train de photographier. Nous avons les photographies pour ne pas sombrer par la photographie, ai-je pensé instantanément. Et ainsi de toute machination accomplie machinalement, car je ne photographie que machinalement ce qu'aucune machine ne peut photographier, car aucune machine ne peut faire ces photos à ma place, fût-ce machinalement, pour ne pas sombrer. Pour ne pas sombrer j'ai alors fait une infinité de calculs. Je voulais voir ces photographies, bien sûr, elles sont encore dans le boitier _ dans la nuit du boitier, disais-je _ mais bien sûr, c'est sûr, cette pensée ne se photographie pas. J'y pense, ça dure un instant. Pensée machinale. D'ailleurs, il n'y a pas assez de lumière dans cette chambre. Alors j'ai allumé et je me suis vu approcher des touches de la Remington, et je calculais encore quand j'ai commencé à écrire, je calculais, je comptais, il y a quelques jours je l'ai prise en photo. Quand donc ? Maintenant elle est loin, très loin. Intouchable. Il y a quelques heures je l'ai prise en photo, j'ai pris la ville en photo, comme pour créer un précédent alors que la photo de la ville est l'instant successeur, car il me reste des _vues_ sur cette pellicule, et il faut les faire. Maintenant elle est dehors, la ville, et moi je suis dedans, comme les deux photos du reste mais différemment. Et puis les deux photos sont dans la nuit du boitier, c'était le début du calcul, celui que je faisais sur mon lit pour ne pas sombrer, car il fait sombre, la forêt est profonde et les ténèbres aussi.