Extrait
du journal d'un greffé ou l'incompatibilité des êtres
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12
novembre :
C'est aujourd'hui ma première sortie. Le Dr Douglas sera là. Les
journalistes aussi. Ils ne me lâchent pas, mais je ne peux pas leur en vouloir.
Tout ceci est normal; je suis le premier homme à avoir subi une greffe
de tête. Il y a six mois j'étais étendu sur un lit, incapable
même de tenir le stylo qui me sert à écrire ce journal.
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14
novembre
: La tétraplégie ne me semble plus qu'un lointain souvenir. Bien
sûr, mes gestes sont encore hésitants, mais je sais que je vais progresser.
J'en suis sûr.
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20
décembre
: Les fêtes de fin d'années approchent. Le Dr Douglas est nominé
pour le prix Mary Shelley. Je suis certain qu'il remportera le titre de l'homme
de l'année. Il m'a invité au gala de remise des prix. Je dois m'acheter
un nouveau smoking; celui d'avant l'accident ne va plus. L'autre était
plus musclé du torse, plus court sur pattes aussi. C'est ce que je suis
à présent.
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2
janvier : Quand
le docteur m'a appelé sur scène, j'ai salué de la main le
public qui applaudissait. L'animateur a dit : "Voici l'homme dont la vie
se prolonge sur le corps d'un autre. Et ceci grâce au Dr Douglas!"
J'ai regardé la main que j'agitais. Sa main.
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5
janvier : J'avais
la sensation d'avoir un nouveau corps. Je n'ai que le corps d'un autre, un corps
d'occasion. On a cousu ma tête sur ce corps; c'est son cur qui bat
plus vite lorsque je suis ému, ce sont ses mains qui caressent les cheveux
de ma femme. Je ne serai plus jamais seul.
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13
février
: Le Dr est inquiet. Il y a des signes de rejet de la greffe. Il ne me l'a pas
dit bien sûr; mais il m'a posé beaucoup de questions sur mon état
moral. Il me trouve différent depuis quelques semaines, moins enthousiaste.
Il m'a dit que les douleurs que je ressentais dans le dos étaient sans
doute dû au passif du donneur. Je sais qu'il n'en est rien.
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22
février
: Mon corps a multiplie les dysfonctionnements depuis quelques jours. Le processus
de rejet est enclenché, il est irréversible. Le Dr Douglas m'a proposé
de refaire la greffe, dans l'autre sens. Reprendre mon corps, en attendant qu'un
nouveau donneur se présente. C'est inutile, et puis je ne sais pas qui
rejette l'autre. Qui doit survivre alors à tout cela? Bientôt je
ne pourrai même plus tenir ce stylo, je n'ai déjà plus envie
de le faire; je n'ai de toute façon plus envie de rien.
JC.L