Au collège, j'étais dingue de cette fille de ma
classe : Audrey. Une passion exceptionnelle. Audrey, quant à elle, était
dingue des garçons. A l'exception de moi.
Après les cours, je
me promenais avec elle dans les rues de St Germain en Laye, attaché à
sa suite comme un petit chien en laisse, et toutes les deux minutes nous nous
arrêtions : elle tombait sur un type qui lui faisait la bise, ils échangeaient
quelques banalités, elle ne prenait même pas la peine de me présenter,
puis le garçon s'en allait. Alors elle se tournait vers moi et me disait
: c'est un tel, je suis sorti avec lui tel mois, telle semaine, telles vacances,
et nous reprenions notre route jusqu'à ce que cent mètres plus loin
elle rencontrât un autre garçon avec qui elle était sortie
tel autre mois, telle autre semaine, telles autres vacances.
J'étais
visiblement le seul avec qui elle n'avait jamais éprouvé le besoin
ou l'envie de " sortir ".
Je me demande encore comment lui venait
l'idée de sortir avec un garçon. Sur quel critère les choisissait-elle,
cela dépendait-il du lieu, du moment ? À moins qu'il suffît
simplement au garçon de ne pas être moi pour conquérir le
cur d'Audrey.
Pourtant, histoire de me récompenser de mes bons
et loyaux services, le dernier jour du calendrier scolaire (le collège
s'arrêtait à la troisième et la plupart de l'effectif de notre
classe se dispersait pour des établissements différents dans des
villes éloignées) Audrey me proposa de m'attendre à l'arrêt
des autocars pour me donner une récompense.
La récompense de
quatre années loyalement attaché à ses basques, alors que
les types avec lesquels elle était sortie quelques jours ou une semaine
entière grand maximum n'avaient jamais fait preuve d'un tel dévouement.
De fait, ma récompense devait s'avérer particulièrement
exceptionnelle !
Ma récompense, c'était un smack. Je l'appris
de la bouche d'Audrey. Un smack, c'est-à-dire un baiser sur la bouche mais
sans la langue. Tu parles d'une récompense ! Je trouvais cette idée
parfaitement insultante, d'autant que je savais très bien que la langue
elle faisait partie du voyage avec tous ces types que l'on rencontrait dans les
rues de St Germain.
Pour notre dernière après-midi, le soleil
des vacances inondait la cour de l'établissement, une brise légère
flottait, soulevant les curs avec mélancolie. Tout sentait le départ.
La fin d'une époque. La sonnerie fut cependant accueillie par des cris
hystériques de joie et de délivrance dans le couloir de l'étage
des Troisième.
A 17 heures 05, Audrey m'attendait à l'arrêt
des autocars.
Héroïquement, je n'allais pas au rendez-vous.
Je
ne sus jamais si elle mesurât la portée de mon acte et toute la hauteur,
le désintéressement, de mon attachement.
Dire qu'en plus je
me croyais malin.
J.A