Odilon Foulon avait trente ans quand il décida de se retirer des affaires. Nul scrupule n'avait jamais entravé son colossal et fulgurant enrichissement. Il avait allègrement balayé tous les obstacles qu'il avait rencontrés sur le chemin de la fortune, se payant la tête des uns, écrasant les pieds des autres. Sa vie ne connaissait alors aucun répit : de longues journées de travail entrecoupées de déjeuners d'affaires, des nuits courtes et solitaires peuplées de rêve de grandeur. Entre deux juteux coups en bourse, il bourrait la tirelire d'une professionnelle pour assouvir ses besoins physiologiques. Lorsque Odilon Foulon se retira, nul ne comprit ses motivations, mais les milieux affairistes se réjouirent de cette retraite précoce : le départ de cet encombrant concurrent se traduisit dans la presse financière par l'expression de profonds et sincères regrets adressés à celui que l'on présentait comme un fantasque génie de la finance.
Tout le monde s'était en fait mépris sur les intentions profondes d'Odilon Foulon. On avait pensé qu'il souhaitait devenir l'homme le plus riche de la planète. Tous ignorait que son désir le plus cher était d'être reconnu pour ses talents littéraires. Très jeune, il avait nourri l'ambition secrète d'être l'égal des plus grands auteurs, mais il avait toujours rejeté l'éventualité d'être un écrivain maudit, celui qui vit comme un misérable, qui meurt comme un chien et qu'on adule quand il n'est plus que poussière d'os. Le jour où il estima que son immense fortune le mettait définitivement à l'abri du besoin, il prit la décision se consacrer exclusivement à la littérature. Il s'établit dans un lieu discret et mena une existence solitaire dévouée à l'écriture. Mais l'infortune frappe aussi les nantis.
Bien que disposant de tout son temps pour écrire, Odilon Foulon ne parvenait pas à rédiger la moindre ligne. Sa stérilité, son impuissance à écrire étaient consternantes pour qui l'avait connu quelques mois auparavant. Lui "le tueur", comme on l'appelait dans les milieux financiers, lui dont les méthodes viriles effrayaient les collaborateurs et imposaient à ses concurrents un respect prudent, lui l'étalon en matière de golden glaouis, ne parvenait pas à pisser une ligne. "C'est affligeant" fut le constat lucide d'Odilon Foulon. De dépit, il s'en prit rageusement à la mouche noire qui depuis le début de la matinée semblait le narguer en se posant sur la feuille de papier blanc qu'il ne parvenait pas à noircir. L'insecte la parcourait de manière provocante avant de reprendre bruyamment son envol. "On a les albatros qu'on peut." se dit-il en capturant la mouche et en lui arrachant les ailes. "Vous voliez, madame la mouche, et bien écrivez maintenant avec vos petites pattes." Et il plongea l'animal dans l'encre noire de son encrier avant de le libérer sur la feuille immaculée. La page, au fil des errances du pauvre insecte mutilé, se chargea d'une sorte d'écriture.
La souffrance de la bête était comme sublimée : les traces laissées par sa fuite en avant, ses pauses, ses sauts avaient inscrit noir sur blanc un poème graphique merveilleux qu'Odilon Foulon transcrivit aisément. Il ressentit un intense bonheur quand il vit son premier poème enfin couché sur le papier. Lorsqu'il voulut renouveler l'expérience, il fallut ré encrer la mouche. Celle-ci, épuisée, se noya dans l'encrier. Odilon Foulon dut concéder qu'il devait accorder davantage d'égards à ces insectes injustement peu considérés s'il voulait obtenir d'eux une durable collaboration artistique. Il prit donc le parti d'élever plusieurs mouches, de les choyer, de les entretenir de son projet littéraire et des raisons pour lesquelles il devait leur arracher les ailes. Les mouches parurent très réceptives et semblèrent adhérer à la démarche artistique d'Odilon Foulon qui en retour développa une véritable affection pour celles qu'il appelait ses muses.
C'est pourquoi il fut fort courroucé lorsqu'un matin il vit qu'une araignée s'était introduite dans le vase où il conservait ses collaboratrices. Plus jamais Odilon ne reverrait les fines pattes de mouche de Clio, Érato et Uranie. Le poète faillit mettre un point final à la vie de l'iconoclaste arachnide, mais le financier qui survivait en lui vit tout de suite le profit qu'il pouvait tirer d'une nouvelle recrue. Odilon Foulon domina sa colère et passa un fil à la patte de l'araignée, puis la trempa dans l'encre et la plaça sur une feuille de papier vierge. What a surprise ! The spidery handwriting was the purest poem never written in the world. Vous n'êtes pas sans savoir que les anglophones qualifient l'écriture fine et serrée d'écriture en pattes d'araignées. Odilon Foulon exultait devant la calligraphie arachnéenne : la voie de la reconnaissance internationale s'ouvrait à lui. Il résolut de donner une envergure conséquente à son entreprise littéraire en multipliant le nombre de ses collaboratrices. Son élevage de mouches prospérait, les asticots grouillaient au fond de plusieurs dizaines de vases. Les araignées aussi proliféraient quand Odilon Foulon commença à se pencher sur le cas des fourmis qui elles aussi entraient en innombrables cohortes dans son univers.
Pour être exact, ce furent plutôt les fourmis qui se penchèrent sur le cas Odilon Foulon. Un beau jour des policiers, alertés par des voisins incommodés par une odeur de pied incroyablement intense, forcèrent la porte de l'ex-financier. Ils le trouvèrent réduit à l'état de squelette énigmatique. En effet, toute trace de chair avait disparu du cadavre hormis celle des pieds qui avait été préservée et qui lentement se putréfiait. L'attention des enquêteurs fut attirée par quelques traces minuscules alignées sur le sol de marbre blanc. L'expertise menée par les laboratoires de la police scientifique détermina leur origine : il s'agissait d'empreintes de pattes de mouches et d'araignées. Un examen minutieux dévoila aux enquêteurs incrédules un message intelligible :
Ça te fera les pieds, connard.
In your feet, fucking cunt.
L'enquête piétina longtemps, on condamna injustement le jardinier bilingue avant de reconnaître l'erreur judiciaire, de le libérer et de classer l'affaire Odilon Foulon qui resta dans les annales comme l'affaire du squelette qui puait des pieds.


P. C
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