Michel Cabrafiga regardait les pieds de la jeune fille, non sans admiration. Il connaissait bien ce genre de pieds. Nerveux, musclés; des pieds de danseuse, il n'y avait aucun doute là-dessus. Ils lui rappelaient ceux de ses sœurs, de sacrées danseuses de flamenco. Il les voyaient encore danser des heures entières dans le patio, lui, assis sur les marches, les regardait jusqu'au bout de l'après-midi, attendant patiemment que l'une d'elles vînt le prendre par la main pour lui apprendre quelques pas. Du haut de ses huit ans, il se cambrait fièrement et frappait du talon tout l'amour qu'il avait pour sa culture andalouse. C'est ainsi qu'il voyait les choses aujourd'hui. Mais il n'était qu'un enfant de huit ans qui voulait montrer à ses sœurs aînées qu'il était presque un homme.
Son père avait dit qu'il valait mieux partir. Franco n'aimait pas ses idées. Le padre aimait la vie avant tout, ses enfants, qu'il voulait voir grandir en liberté. Et ils étaient partis en France. La terre était moins poussiéreuse sous les pas des danseuses mais elle était moins lourde que celle qui recouvrait les corps des amis restés au pays.
Le padre était mort depuis et n'avait pas vu son pays se libérer de la dictature. Michel Cabrafiga avait grandi, était devenu un homme. Il regardait à présent les cheveux de la jeune fille, des boucles brunes brillantes de soleil. Les soeurs dans sa mémoire avaient les mêmes cheveux. Ces mêmes épaules rondes, ces membres galbés, ces attaches discrètes. Il n'avait pas revu danser ses soeurs aussi clairement depuis des années. Les images du passé ressurgissent parfois au hasard du chemin. Cette jeune fille leurs ressemblait tellement. Il descendit machinalement son regard le long de son corps, parcourant ses ondulations parfaites. Son mont de Venus accrocha son regard, le grain de la peau de son bas ventre, tendu entre ses deux hanches, ses seins fermes. Il remonta le drap en soupirant.
Michel saisit l'étiquette attachée au pied de la jeune fille. Nom : inconnu. Date : 23 décembre 1979. C'était hier. Tuée par strangulation, c'est tout ce qu'il avait pour démarrer l'enquête. Trouvée dans un terrain vague, par une bande de gamins. Joyeux Noël. L'inspecteur Cabrafiga quitta l'Institut Médico-Légal en traînant les pieds, et regagna sans en train son bureau de la tour carrée, au numéro 36 du quai des Orfèvres.

JC L Ecrire à Jean-Claude Lalumière