A nouveau
célibataire, Monsieur C. avait besoin de l'image d'un visage et d'un corps
deviné pour le personnage féminin de ses rêveries érotiques,
dont la production, stimulée par l'abstinence, était en plein boom.
Sa voisine était vite devenue son actrice fétiche. Il n'allait pas
avec elle jusqu'à consommer totalement l'union. Un bon rêve érotique
est toujours inachevé. Des images trop claires d'assouvissement épuisent
l'énergie dynamique du rêve, qui s'arrête court. Au-delà
d'un certain stade l'étreinte ne peut plus être rêvée,
elle ne constitue qu'un acte sans durée, un point du temps sans avant ni
après, totalement impropre à la rêverie construite. Indispensable
cependant, elle doit exister comme but occulte, sur le point d'être atteint
mais jamais rejoint, toujours différé au dernier moment pour revenir
en arrière, repasser plus lentement, comme la main sur la peau, rallonger
les scènes, s'y attarder, ajouter des séquences et savourer en d'infinies
reprises ces "variations sur le même thème". Le rêve
érotique n'est pas une affaire d'amateur ou de frustré à
la petite semaine.
Monsieur
C. a tellement rêvé à sa voisine, qu'une nuit, il a rêvé
d'elle. Il l'embrassait sur la bouche. Il faisait ça très proprement,
il ne bavait pas, il ne poussait pas avec son doigt. Sans se cacher des passants
sur le trottoir, il reprenait sans fin une bouchée de sa bouche tendre
au palais. Avidement il se nourrissait, comme un nouveau-né, trouvant extraordinaire
que ce fut si bon. Maintenant Monsieur C. est amoureux de sa voisine. Il y a prit
goût. Les lèvres de sa voisine sont rose pâle et retroussées
comme celles de ces coquillages-vulves tahitiens qui servent de bibelots. Sa voisine
s'en sert pour lui parler, quand ils se croisent dans l'escalier. C'est tout.
Des paroles tellement anodines que Monsieur C. se demande par quel prodige ou
quelle inconséquence la nature peut employer les mêmes lèvres
à de sublimes baisers.
Enfin
bref Monsieur C. rêve éveillé, il rêve endormi, sans
trêve il poursuit le plaisir à l'intérieur de sa tête,
le déniche dans les replis de sa carcasse, le lève au fin fond de
ses neurones. Petit gibier le jour. Chasse au gros la nuit. Il prend son pied
en circuit fermé.
O. S 