Monsieur R est assis à la terrasse d'un café. Il pense au temps qui passe.

Sous la table un scarabée brun hisse sa carapace par-dessus sa chaussure gauche. Il tangue et patauge un peu dans les croisillons des lacets, redescend l'à-pic de la semelle sans souci, comme s'il progressait sur une surface horizontale, et rejoint le trottoir. Sur l'asphalte d'un noir de nuit il est à peine visible. Sans dévier de sa route il se dirige vers la chaussure droite de Monsieur R.

Monsieur R repose la tasse vide sur sa soucoupe. Le café fait son effet immédiatement. Monsieur R pense au temps qui passe avec intensité. Il pense à sa vie, à sa trajectoire. Il est le héros caché du temps qui passe.

Le scarabée émerge de la couleur mazout. Sa silhouette apparaît au bas de la chaussure beige. Il la gravit comme la précédente, sans omettre de s'empêtrer au milieu des lacets comme un tank dans les gravats de ville détruite.

A quelques mètres de la table de Monsieur R, l'asphalte du trottoir porte les empreintes, solidifiées pour des années, des pattes d'un chien de passage. Trois empreintes exactement, sur le bord du trottoir, courte fraction d'un trajet ancien, orientées au sud-est.

Tandis qu'il se lève et quitte le café, écrasant le scarabée au passage, Monsieur R remarque les trois empreintes de patte de chien sur le sol. Cela ne manque pas de prolonger sa rêverie sur le temps qui passe.

Perdu dans ses pensées, Monsieur R se fait écraser par une voiture en traversant la rue au rouge.

Traîné sur plusieurs mètres, le scarabée tombe à l'intérieur d'une des trois empreintes de patte de chien. Il se tient là en remuant très faiblement, à l'abri des pas qui se pressent autour de la civière et de l'ambulance.

Peut-être vivra-t-il encore un peu.


O. S
Ecrire à Olivier Salaün