Adolescent, on a rarement bon goût de la tête aux pieds.
La publicité est un maître d'élégance versatile et peu fiable, la cour de récréation d'un collège infiniment plus cruelle et péremptoire que la cour à Versailles au siècle des Lumières, et loin de l'oisiveté éclairée des grands Princes pour emboîter le pas à la mode ou anticiper sur le ton juste, on est juste tributaire du calendrier scolaire et du porte-monnaie des parents.
Ainsi j'allais, accompagné de mon père, le mercredi après-midi Passage du Havre, l'ancien - je précise l'ancien comme on parlerait en peinture d'un vieux maître, Bruegel l'ancien, parce qu'autrefois ce passage situé dans le quartier St Lazare fait de deux longs boyaux faméliques, pittoresques et mystérieux qui se rejoignaient en une clairière à peine plus lumineuse, a été démoli et reconstruit aujourd'hui sur un modèle de Mall américain lisse et sans scrupules, comme on en trouve dans les banlieues chics.Passage du Havre, donc, au début des années 80, j'allais accompagné de mon père me faire offrir le genre de godasses sacralisé par je ne sais quelle dictature de bancs d'école, à l'enseigne Bally, magasin de chaussures, sur deux étages excusez du peu ; le tout dernier modèle de baskets, celui là même qui trônait en vitrine, des baskets blanches avec deux bandelettes scratch qui donnaient un son rugueux quand on les triturait, aussi confortables que des chaussons et qu'on enfilait comme un rien.
Le magasin Bally était d'une grande complexité pour un garçon de mon âge : des vendeuses extraordinaires aux cheveux chataings clairs attachés, et qui portaient des tailleurs beiges très stricts, traversaient le salon d'essayage pour aller s'enquérir dans la réserve des pointures adéquates, et dans leur sillon laissaient flotter dans l'air toujours trop chaud, ouaté sous des néons nauséeux, des effluves de parfum bon marché et des " Mademoiselle, mademoiselle " auxquels elles répondaient d'une petite inclinaison de la tête, élégante et pressée, qui voulait dire " j'arrive ".
Quelle allure, vraiment, quelle allure !
Après quelques minutes, l'une d'elles revenait avec deux cartons minimums dans les bras, et s'asseyait sur un petit tabouret métallique doté d'un appendice en pente où l'on posait son pied ? pourvu qu'il n'ait pas transpiré, pourvu qu'il n'ait pas trop transpiré ? et parfois, si encouragé par une autorité parentale on se laissait tenter par une paire de mocassins bleus, devant notre impuissance à passer haut la main le rite d'essayage, la vendeuse sublime, la vendeuse sublimée, nous tendait un chausse-pied qui entre ses doigts fins aux ongles peinturlurés brillait comme le couteau de Judith avant qu'elle ne tranchât la tête d'Holopherne. Le temps s'arrêtait là. Un tableau de Caravage. Une femme si près de vous, autre que votre mère, et qui sentait si bon. C'était le Paradis, et St Lazare au loin le purgatoire certainement.
Aussi quel calvairele lendemain matin dans la cour de récré, lorsque étrangers à tant de délicatesse, les brutes ignares et épaisses qui vivotent toujours en deux trois exemplaires à côté du radiateur dans chaque classe des collèges, de la sixième à la troisième, vous marchaient violemment sur les pieds pour comme ils prétendaient
" baptiser vos chaussures "!
Adolescent, on est rarement quelqu'un de la tête aux pieds.


J. A
Ecrire à Jérôme Attal