Deux SDF assis sur un banc public. Paco, 56 ans et Jeff, 32 ans. Paco est un habitué de la rue, depuis de nombreuses années. Jeff est nouveau dans la profession. Il a beaucoup à apprendre de son aîné.

- Tu peux me croire, fiston, y'a qu'une chose qui peut te permettre de dire si un gars il va s'en sortir ou pas: ses pieds.
- Qu'est-ce que tu racontes Paco?
- Je te le dis. Ca fait huit ans que je vis dans la rue et quand je croise un collègue, je peux te dire si le gars va dans le fond du trou rien qu'en regardant ses pompes. Tu vois les pompes sont au S.D.F. ce que la bagnole est au bourgeois. Sauf que pour nous, c'est vital.
- Tu délires Paco!
- Mais non j'te dis, Le gars qui se laisse aller, il commence par les chaussures, et les chaussures c'est la base, c'est ce qui te permet de rester debout, dignement. Si tu respectes plus tes arpions mon drôle, c'est qu't'es en train de glisser. L'alcoolisme, la barbe de trente centimètres, c'est rien, ça fait partie de notre vie. On a rien à faire de nos journées, faut bien qu'on s'occupe. Les autres, si ça les gêne qu'on s'arpenute toute la journée, c'est pas parce qu'ils ont peur pour notre santé, non, c'est qu'ils ont peur qu'on s'attaque à eux une fois bourrés. Ca les gêne pas qu'on soit dans la rue. Ce qu'ils veulent c'est qu'on se tienne tranquille, qu'on la boucle. Et pour ça, il nous achètent avec leur RMI. Tu sais ce que ça veut dire toi le I de RMI? Insertion! T'en a déjà vu un collègue s'insérer toi? Non, ceux qui sont plus là mangent les pissenlits par la racine. T'imagines pas qu'ils sont partis en thalasso. Et s'insérer dans quoi d'abord? La société!? On en fait partie, on est ses enfants, c'est elle qui nous a créés. Non, on est à notre place et on en bougera pas, faut pas rêver. La seule chose qui peut nous arriver, c'est de passer de l'autre côté, de glisser, voilà tout.
- Tu fais chier Paco, tu me scies le moral.
- Mais non petit, faut qu't'aies bien ça dans la tête, car si t'oublies ça, tu espères, et chez nous, ça conduit toujours à la déception, et après ça tu glisses. Crois moi, j'en ai vu glisser des gars en huit ans, et pour tous, ca a commencé par la même chose.
- Quoi?
- Les pompes! Putain, j'ai parfois l'impression de parler dans le vide. Tu m'écoutes oui ou merde. Si tes pompes sont pourries, tes pieds sont sur le même chemin. Un trou, et tu prends l'eau, et avec l'humidité vient la micose, les champignons, ou même une simple ampoule, tu vois même ça c'est dangereux pour nous, parce qu'après tu peux plus marcher. Rester assis parce qu'on a mal aux pieds y'a qu'eux qui peuvent se le permettre. Pour nous, c'est marche ou crève. Crois moi fiston, regarde toujours les pieds des collègues, et tu sauras où ils en sont.

Jeff regarda ses pieds. Ses baskets avaient plusieurs marathons dans la semelle. C'était des deuxièmes mains, ou plutôt des deuxièmes pieds, qu'il avait trouvées il y a deux mois quand il n'avait plus supporté ses mocassins, encore nickel, mais pas du tout adaptés à sa nouvelle vie. C'était bien pour faire le commercial en voiture, mais à présent le client, c'était à pattes qu'il le démarchait, et il fallait en faire des kilomètres pour y arriver. La misère, c'était pas facile à vendre. Il avait raison Paco se dit Jeff, faut pas négliger son outil de travail.
Paco lui tapa sur l'épaule.
- Allez, viens petit, j'connais un endroit où on va te changer ça.

JC. L Ecrire à Jean-Claude Lalumière