Parfois c'est à se demander si monsieur M ne pense pas avec les pieds. En route vers l'arrêt de bus, il marche les yeux par terre, touillant des pensées agréables, tellement agréables qu'il se heurte à l'arrêt de bus comme à l'incrustation prématurée des mots "Fin de l'épisode" dans un feuilleton télévisé aux péripéties captivantes, et que, désireux de prolonger ce bien-être mécanique, il décide de poursuivre à pied jusqu'à chez lui.

Il se trouve que, par un système de transmission dont il ignore les rouages, la marche entraîne sa petite installation cinématographique interne. Qu'il ralentisse, qu'il s'arrête à un passage piétons et les images faiblissent, disparaissent. La projection interrompue laisse place à la rue bruyante, c'est une irruption générale de passants, de voitures et de vitrines. Monsieur M n'a qu'à se remettre en marche pour relancer la bobine et retrouver son héros préféré : lui-même. Ces productions maison sont en effet centrées sur son propre personnage, qui, de façon générale, fait aboutir ce que monsieur M laissera inachevé ou même inexprimé, qu'il s'agisse d'une campagne de séduction de sa voisine, d'une carrière de justicier des boulevards du crime, de l'exécution rhétorique d'un adversaire intellectuel ou du dénouement magistral d'un vieux nœud de vipères familial.

Ces sécrétions psychiques ne laissant aucune trace au sol, aucune bave d'escargot dans laquelle les gens glisseraient en croisant son sillage, monsieur M évolue sur les trottoirs dans une impunité complète, fendant la foule sans la voir, semblant se rendre à l'épicerie en toute modestie alors qu'il est sur le chemin du triomphe, de l'apothéose, du destin enfin accompli, du phantasme assouvi, remonté comme un automate qui file tout droit sur le sol en vrombissant, petite machine à rêvasser lâchée sur une boule géante qui tourne sur elle-même.


O S
Ecrire à Olivier Salaün