Quel pied! Si fin, si rond, si clair, presque laiteux comme du marbre. Jamais je n'avais vu de pied aussi...appétissant. J'étais dans le métro, il était dix huit heures, et je n'étais pas seul. 80 personnes s'entassaient là où 40 auraient déjà eu du mal à tenir, la chaleur moite des transports souterrains nous accablaient, nous qui nous empressions de regagner nos pénates au plus vite, comme si toute notre vie se résumait à cela : gagner du temps, ne pas en perdre. "tu mets combien pour aller travailler? -De porte à porte?- Bien sûr!" Car une fois sorti de chez soi, on est en route, c'est donc du temps perdu. L'autre se satisfait s'il met moins de temps que vous. Ce n'est pas le tout d'être malheureux, encore faut-il que les autres le soit davantage. Pauvres de nous. Demain c'est décidé, je ferai un détour pour aller prendre l'apéro avec Matthieu. Ca fait longtemps que je ne l'ai pas vu.
Ce soir pourtant serré contre mes semblables avec qui je n'ai rien à voir, je goûtais avec plaisir ces minutes de métro, si longues d'habitude. La vue de ce pied posé sur une légère mule de cuir rouge, surmonté d'une cheville fine et délicate laissait supposer de la grâce du visage de la personne à qui il appartenait. Il était certainement à l'autre bout, au dessus, mais ma position ne me permettait pas de le voir. Je tentais de me baisser discrètement, et je découvris un genou fin, doux au regard, malgré les quelques petits poils blonds duveteux et hirsutes qui s'y dressaient. Au passage je n'avais pas été déçu par les mollets.
Avec ma curiosité de découvrir toute entière la personnes que je ne connaissais que partiellement, du pied au genou, pour être précis, mon excitation grandissait et je me surpris à m'imaginer dans des ébats amoureux fougueux et emportés où je commençais par lécher les pieds de la jeune fille, puis remontais ses jambes de milles baisers, happais à pleine bouche ce genou si doux, puis tombais dans le flou, comme si David Hamilton avait merdé son cadrage, car j'ignorais ce qui se trouvait après. Je savais bien que j'y trouverais une cuisse, c'est dans l'ordre des choses, et j'avais peu de chances de trouver un bras à cet endroit là, mais ce que j'avais vu jusqu'à présent était si parfait, que cela ne faisait référence à rien de ce que j'avais pu connaître auparavant.
Je jouissais du plaisir d'un tel spectacle, tout en souffrant de la frustration de ne pas en avoir plus. Je me tortillais afin de tenter de découvrir encore davantage cette créature, agaçant ainsi mes voisins qui me lançaient des regards énervés, surpris, ou interrogatifs. Puis, je décidai d'attendre que la rame se vide, ou que ma douce descendit pour voir enfin la totalité de l'être sublime que je devinais. Les minutes s'écoulèrent alors plus lentement et le moment vint où la densité fut moindre, elle passa devant moi pour gagner un carré de sièges libres derrière moi. Je fixais toujours ce pied qui m'affolait littéralement, n'osant remonter vers ce que je désirais pourtant. La perfection existait, elle se trouvait là devant moi. Et le regard toujours sur ce pied magique, mon émotion devenait difficilement dissimulable. J'étais comme dans une bulle, inhibé sur le plan sensoriel, ou presque. Je fermai alors les yeux pour quitter la rame à la station suivante, sans la regarder. C'était encore plus beau comme ça.


JC L
Ecrire à Jean-Claude Lalumière