Mon nom est Paulie.
Mais je m'en fous. La plupart des gens ne m'appellent pas comme ça
de toutes façons. Généralement c'est plutôt
" toi " ou " lui ". Rarement mon nom de baptême.
Mais je me fous ce qui sort de la bouche des gens. Sauf quand il s'agit
de petits paquets que je viens parfois chercher auprès d'eux.
Ils tendent les mains comme pour recevoir la communion et crachent leur
marchandise. Je paye et je m'en vais. Ca ne se passe pas toujours comme
ça. Parfois les paquets passent d'une main à l'autre,
comme des bonbons dans une cour d'école. Il arrive aussi souvent
que ce soit dans un appartement crasseux, encombré de demi vies
inachevées. Dans des endroits oł l'on se cache pour ne plus se
cacher justement. On fait ce qu'on a à faire, vite, par réflexe,
en utilisant des codes convenus et inutiles, des automatismes universels,
propres à toutes les transactions entre un dealer et son client.
Je me souviens d'une fois oł c'est une enfant qui m'a ouvert la porte.
Une petite fille en robe de chambre, qui serrait un ours brun contre
son ventre. Elle est restée là pendant que son père
me donnait ce que j'étais venu chercher. Elle aussi connaissait
les codes, les règles tacites, les us et coutumes. Elle avait
appelé son père tout de suite. Je l'ai vue mais je ne
l'ai pas regardée. Son regard me faisait trop peur.
Je ne sais toujours pas si je souhaite qu'elle se rappelle de moi. Mais
je lui ai dit mon prénom. Au début, quand tout ceci était
encore nouveau pour moi, j'essayais d'imaginer le parcours de ce que
je consommais. Du champ au laboratoire, du laboratoire à la cale
du bateau, du port au coin de la rue, du sachet à mes veines,
mon estomac, mon nez, mes poumons. Tous les endroits oł ce que j'ingurgitais
allait se coller, puis se dissoudre. Ca me faisait deux voyages pour
le prix d'un. Maintenant, j'économise une partie du trajet. Je
ne me préoccupe plus que de la droite ligne qui conduit tout
ça dans mon corps. Le plus vite possible. Car c'est un voyage
oł l'on passe vite de la première classe au charter, pour finir
dans la soute, roulé en boule. Et peu importe que plus rien
ne soit pressurisé, pourvu qu'on voyage.
J'ai toujours été un indécis, un dilettante. Je
n'ai jamais réussi à faire des choix. Alors je n'en fais
pas. Je prends tout. Tout ce qui passe, tout ce qui traîne. Et
peu importe d'oł ça vient. Le plus amusant dans tout ça,
c'est le panel de coloris disponible. Le brun, le blanc, le rouge, l'orange.
Un arc-en-ciel vibrant, vivant, qui possède sa volonté
propre et qui ondule comme une couleuvre. Elle ondule d'abord, puis
se convulse, se tord, se cabre, et renvoie les reflets d'un soleil amer
et mort dans les yeux de ceux qui la regardent et l'admirent. Malgré
les couleurs, c'est dans la nuit que tout se passe. Un arc-en-ciel dans
la nuit, il n'y a rien de plus beau, une aurore boréale permanente,
tapie au creux de la bouche humide et chaude d'un dragon d'argent. Un
dragon auquel on s'offre en sacrifice, lascivement, avec un plaisir
froid, mêlé de d'égout intense.
Parfois, j'imagine le combat que se livrent les larmes des dieux que
j'absorbe. Quand le temps n'existe plus, que l'infini est une courbe
que l'on caresse du doigt. Le moment oł le feu d'artifice vous brûle
l'intérieur des yeux, consume et consomme votre peau comme un
feu de forêt. Le moment oł la vague cesse de refluer sur les corps
calleux de mon cerveau et se transforme en une parade de termites qui
rongent l'intérieur de ma colonne vertébrale. Quand les
filets vertigineux se mêlent et me font voir tout ce que j'ai
vu. La fontaine de vie, la chambre du mort dont je n'ose ouvrir la porte,
les 9 gouttes de mercure dans leur 9 coquetiers bleus, le défilé
cadencé d'armées invisibles sous des ponts de brique.
Quand chacun de mes nerfs se transforme en barbelé incandescent
qui transperce mes chairs.
Du mercure dans les veines. Des vers de combat dans la tête. Des
milliers de petits vers hargneux qui creusent avidement. Des galeries
qui se remplissent de boue. Elle dévale les artères laissées
par ces petits soldats blancs aux mâchoires acérées. Les
vers se battent pour en avoir toujours plus, pour grappiller tout ce
qu'ils peuvent de masse grise. Les pires foreuses qui soient, les plus
efficaces. Rien ne peut les empêcher de grignoter, de creuser,
de ramper. Vivants par instinct seulement, des machines organiques bien
huilées. Je ne fais rien pour les arrêter. Comme la terre
consentante sous les coups de griffe. Je nourris mes enfants. Ces putains
de vers sont mes enfants. Ils me dévorent l'intérieur
sans avoir conscience de moi, sans même avoir conscience de leur
propre existence.
Parfois, l'un d'eux trouve une veine et la transperce. Il se noie dans
un flot d'argent en tortillant. Il laisse claquer ses mâchoires par
réflexe puis finit par abandonner. Il se laisse porter, ondule
doucement en étouffant. Et sans s'en rendre compte il meurt.
Il a traversé sa vallée de larmes et m'a laissé
un creux béant. Mes larmes à moi se colorent et tachent
mes joues.
Deux nouveaux sillons rouges vifs ornent mon visage à la mémoire
d'un petit ver blanc. Je deviens l'apôtre d'une religion fantôme,
gardien du tombeau des espérances, divin monarque assis sur un
trône de sable. D'un souffle j'inverse le cours des fleuves. Tout
m'appartient, tout me sait, et je n'en peux plus d'exister tellement.
Je bâtis des cathédrales déjà en ruines sur des
monceaux d'insectes inertes. Je tisse des sphères opalescentes
à la gloire de civilisations disparues. Il n'y a plus de monde
que moi, il n'y a plus d'univers que le mien. Dans la caverne, l'homme
enchaîné ne voit du monde que les ombres projetés
par le feu qui l'éclaire. Il pense quel le monde n'est que ça,
des pantins noirs qui s'agitent sur les murs de sa prison. Je ne suis
plus cet homme. Je suis devenu la grotte toute entière, et il
faut bien que j'alimente le foyer qui trône au milieu de l'antre.
Tout ce que je prends ne sert qu'à ça. C'est par, pour,
avec et dans ces filles que je vis. Les ombres se tordent, la grotte
se fissure. Mais j'entretiens le feu et l'homme tapi au fond n'a plus
peur. Combien de fois ai-je perdu mon âme et combien de fois me l'a-t-on
rendu parce qu'elle ne valait rien.
Mon nom est Paulie, et je crois que je suis en train de mourir.
Mon nom est... mais je ne veux plus me souvenir de mon nom.
La petite fille et son ours brun s'en souviendront. Je l'ai lu dans
ses yeux.
Alors je ferme les miens car on m'appelle et qu'il est temps que je
rejoigne la cohorte de ceux-là. Et que le feu s'éteigne
enfin.