Le couple est en effervescence. Première fois qu'ils prennent l'avion. Laissent les lacs gelés du grand Nord canadien derrière eux, leur petite ville de Schefferville. Un léger frisson au décollage. On lit tellement de choses dans les gazettes. Et puis les nuages, le ciel. Nos deux héros se détendent. L'impression de flotter. Soudain, par les hublots, le soleil mexicain fait son apparition.
L'aventure peut commencer.
Ils débarquent, impatients, de l'A 320, mais doivent se plier aux formalités douanières. Ils n'ont rien réservé histoire de pimenter leur voyage. Le Routard leur fournira la liste des lieux à visiter, des restaurants où manger et des hôtels où dormir. Pour le reste : l'aventure. Ils n'ont mis que le strict minimum dans les sacs à dos ; il reste même un peu de place pour ramener quelques souvenirs.
Appareil photo en bandoulière. Vite, quelques shoots de l'aéroport pour ouvrir le futur album.
Le douanier tamponne leur passeport. A eux le Mexique !
Mexico grouille de monde. Trente millions d'habitants se disputent la place sur le site de Tenochtitlan, capitale aztèque aujourd'hui disparue. Quinze millions de ces habitants s'entassent dans les bidonvilles, qui débordent. Rapide visite au Palais National et au Palais des Beaux-Arts pour admirer les murs peints par Diego Rivera avant de filer à la gare routière. Ils sont venus pour découvrir le Mexique authentique, celui des westerns, celui de Pancho Villa, le Mexique de Zapata. Pas question donc de s'attarder dans cette mégapole exiguë. Ils grimpent dans un vieux bus.

Des centaines de kilomètres pour une poignée de pesos à être bringuebalés sous un soleil de plomb. Des pellicules par rouleaux. Un cactus géant par-ci, un gros lézard par-là. Ils craquent pour une vieille à chapeau. Son visage est buriné par le soleil. Sourire édenté aux gringos. Visage et décor de carte postale. Si seulement la vieille acceptait de poser devant un cactus.

La nuit est presque tombée quand ils arrivent au bout du monde. Un village au nom imprononçable. Les maisons sont blanches comme la craie. Le bus soulève des gerbes de poussière, arrachées aux rues en terre battue.

L'hôtel est miteux et le patron a la tête de l'emploi : le rêve. Ils demandent une chambre dans un espagnol approximatif. Una bedroom per favor ! Si, si. La chambre est au deuxième étage. Ils rangent leurs sacs dans l'armoire et descendent manger .

Odeur de ragoût, mexicains aux yeux rougis par le mescal, danse et musique folkloriques. L'alcool de cactus coule à flots.

Ils regagnent leur chambre en titubant. La porte est grande ouverte. Ils dessaoulent aussitôt, se concertent du regard, on y va ou on n'y va pas ? La fin du voyage ? On les avait pourtant prévenus que c'était dangereux le Mexique... Un coup de couteau. Un viol. Elle est jolie, et blonde. Une blonde, ça attise les convoitises. Il rassemble tout son courage, entre, cherche l'interrupteur du bout des doigts, allume la lumière.

L'armoire a été vidée. Les sacs à dos gisent sur le sol, éventrés. Elle se précipite sans crier, se penche sur eux, ramasse les affaires éparses. Elle essaie de se rappeler de tout ce qu'ils ont emmené. Il manque son 501 à lui, un 501 tout neuf, acheté pour l'occasion. L'argent caché dans les sacs a disparu.

- Putain ! le bol ! regarde ! s'exclame-t-il. Ils n'ont pas pris l'appareil photo...
Le Nikkon dernier cri a été sorti de sa housse en cuir, mais il est toujours là, intact, flambant neuf. Les quelques pesos volés, le jean, tout cela est vite oublié. L'important, c'est quand même de ramener des photos. Les souvenirs, sinon, ça ne dure pas éternellement.
- Les ploucs ! si ça se trouve, ils ne savent même pas comment ça fonctionne !
- Ils auraient pu le revendre...
- Pays d'arriérés !

Et les voilà qui se mettent à danser, quels cons, ces mexicains ! Ils éclatent de rire, puis ils vont se brosser les dents et, exténués, s'écroulent sur le lit.

Un coq déplumé se met à chanter. Ils se réveillent avec un léger mal de tête. Le mescal, ils n'ont pas l'habitude. La fatigue aussi. Les émotions. Ils avalent leur petit déjeuner au milieu d'une salle pleine de mexicains hilares. Mais ils font comme si la nuit s'était déroulée normalement. Ni cuite, ni vol. Le dépaysement, l'aventure, cela vaut bien quelques pesos. Ils paient rubis sur ongle une facture dérisoire. Quelques photos en attendant le bus.

Ils explorent ainsi le Mexique, de bus déglingués en bus déglingués, de ville en ville, d'hôtel en hôtel. Mais il faut bientôt songer à partir.

Ils achètent des porte-monnaie bariolés à l'aéroport de Mexico pour offrir à leurs amis, passent la douane, grimpent dans l'avion, qui décolle juste au-dessus d'un bidonville.

Un stewart légèrement guindé les invite à retirer leur ceinture. Le repas est moins bon qu'à l'aller. Soudain, les lacs gelés du grand Nord canadien apparaissent par les hublots.

Ils sont rentrés depuis deux jours.

- Chéri ! dit-elle, en poussant la porte de la maison. J'ai fait développer les photos. Elles sont magnifiques. Viens voir !

Ils sont assis sur le canapé. Dehors, la neige tombe à gros flocons. Chaque instantané amène une multitude de commentaires. Il faut penser à l'album.

- C'est quoi, ça ?
- Je ne sais pas, répond-elle. Des photos ratées.
- Mais non, on dirait un cul !
- Non, fais voir !
- Mais si, c'est un cul ... Un cul en gros plan... On dirait qu'il y a un truc qui dépasse...

Elle blêmit. Se lève, se précipite dans la salle de bains, vomit dans le lavabo. Elle vient de reconnaître sa brosse à dents, la brosse dont elle s'est servie chaque soir pendant quinze jours, sa brosse à dents enfoncée dans un cul inconnu.

R.B

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