Pour briser la routine
d'une existence trop bien réglée, monsieur C a planifié
un petit voyage. Ou plutôt non, justement il ne l'a pas planifié,
ou le moins possible, puisqu'il s'agit pour lui de s'extirper des chemins
trop balisés et de se mettre un peu en danger.
Monsieur C a un
travail, une fiancée, un appartement, il a sa collection de timbres,
ses aquarelles connaissent un début de succès, son appartement
est plein d'esquisses, son agenda est plein de rendez-vous, les galeries
à la mode s'intéressent à lui, sa fiancée
parle d'avoir un enfant. Il va régulièrement au restaurant
avec elle. Son travail lui donne satisfaction, il peut passer de son
bureau des quantités de coups de téléphone. Percer
dans l'aquarelle exige des coups de téléphone. Au restaurant
avec sa fiancée il s'efforce d'aborder d'autres sujets, ils parlent
de leurs amis, et de temps en temps, de sa collection de timbres. Monsieur
C est bien introduit dans le milieu de la philatélie, sujet presque
unique de ses aquarelles. Il s'est spécialisé dans la
peinture à l'aquarelle des moeurs du milieu philatélique.
Sa fiancée parle d'avoir un enfant, au restaurant ou ailleurs.
Le carnet d'adresses de monsieur C est rempli de numéros de téléphone.
Les numéros des galeries à la mode qui s'intéressent
à lui, les numéros d'amis à appeler en cas d'exposition,
les numéros de gens périmés, et surtout, surtout,
le numéro d'un contact précieux aux PTT, grâce auquel
monsieur C espère voir ses aquarelles reproduites sur une série
de timbres de collection sur la philatélie.
Pour se tirer du
guêpier de cette vie en train de réussir sur tous les fronts,
monsieur C a donc prévu, mais pas planifié, un petit voyage.
Il a repéré sur la carte du monde un coin perdu, une immensité
semi-désertique, une beauté sauvage, accessible aux coeurs
aventureux. Il a vérifié dans les guides touristiques
que ce coin de planète n'était mentionné qu'en
passant. Dans un sac à dos aussi peu chargé que possible,
il a mis des objets nouveaux pour lui. Un réchaud à gaz.
Une boussole. Il est parti l'esprit confus, plein de rêves vagues
et d'appréhension, instantanément largué par le
dernier geste d'adieu dans l'étrange réclusion en soi
du voyageur en partance pour un monde qui l'ignore.
Voici maintenant
six mois que monsieur C est revenu de voyage. Il lui arrive encore d'en
raconter des épisodes à sa fiancée, au restaurant
ou ailleurs, entre deux discussions sur le prénom de leur futur
enfant ou l'exposition d'aquarelles parrainée par la Poste.