John-Edmund Cat
s'accordait quelques minutes de repos sur la branche maîtresse
d'un platane. John-Edmund Cat était chat de son état,
et voyageur de tempérament. Il avait formé en quelques
années, à force d'explorations et de combats, un immense
empire : tout le pâté de maisons compris entre le grand
boulevard et la rue des châtaigniers. Les barons de tous poils
qui se partageaient autrefois ce royaume, chats de race décadents,
bourgeois empâtés par les croquettes ou aventuriers tigrés
sans blason ni collier, vaincus, avaient du quitter le pays.
De son arbre John-Edmund Cat dominait l'arrière des façades,
la géométrie des jardins. De loin en loin, il y distinguait
des hommes, remuant chacun dans leur petit compartiment de verdure,
affairés pour la plupart à soigner leurs fleurs, leurs
fruits ou leur gazon, étrangers à l'étendue encombrée
autour d'eux d'alvéoles semblables. Toutes ces créatures
parquées sur son territoire relevaient de sa juridiction. Aux
sept vies traditionnelles dont tout chat est pourvu, John-Edmund Cat
devait ajouter toutes celles de ces gens qu'il talonnait toute la journée
dans les tribulations de leur vie quotidienne, s'y mêlant souvent,
se contentant quelquefois de les suivre comme un feuilleton. L'impossibilité
de mener de front toutes ces existences lui causait un tracas permanent.
Il n'aimait pas en déléguer l'exercice, sûr qu'en
son absence certains allaient en faire un usage déplorable. Il
lui arrivait de s'attacher à certains personnages, à certaines
familles dont les démêlées prenait un tour dramatique,
mais habituellement il passait des uns aux autres, tentant d'embrasser
la vie du quartier en quelques courses bondissantes par-dessus les clôtures.
Installé sur sa branche en cette fin d'après-midi ensoleillée,
John-Edmund Cat se demandait si tout cela était bien raisonnable,
s'il ne serait pas plus sage de se retirer du monde, d'abandonner les
hommes à eux-mêmes, d'abandonner les voyages à travers
les jardins et les appartements, d'abandonner l'escalade des toits,
les courses le long des balustrades et des gouttières, d'abandonner
les veilles épuisantes sous les armoires, dans les corbeilles
à papier ou les paniers à linge. Tout laisser tomber pour
rester tranquille comme en ce moment, dans cet arbre dont le vent faisait
cliqueter les feuilles, osciller doucement les branches, et où
la rafale passée, tout se calmait avec quelques grincements de
mâture.
Moment de fatigue et de doute bien passager. John-Edmund Cat était
un chat bien trop remuant pour se contenter d'engraisser philosophiquement
entre l'écuelle et le canapé. Il fallait pour être
assuré d'exister qu'il voit
le monde et que le monde le voit.