Ne me dites pas, pour un voyage dans ce pays, que cela dépend de chacun, que c'est affaire de goût, que tout est relatif. La vitesse idéale existe. C'est celle de la micheline. La micheline est un court train de campagne dont les passagers, fait devenu rarissime dans les wagons de train, ne ressemblent pas à du fret en transit.

A la différence du train grande ligne qui vous a amené jusqu'ici, la micheline est du pays, comme le facteur, les vaches et le clocher de l'église. La bestiole en voie de disparition est là, elle vous attend sur le quai ensoleillé et presque désert de cette minuscule gare de province, en marge des circuits du transport de masse. Maintenant le voyage peut commencer. Entre les mailles des réseaux ferroviaire et autoroutier qui annulent le monde en le traversant, vous attendent des véhicules plus lents qui, miraculeusement, vous le restituent.

La micheline est là pour vous et une poignée d'autres voyageurs, à peine remplie, à peine rentable sans doute. Elle n'est plus toute jeune. Elle a des banquettes rebondies, elle grince, elle frémit, et surtout, elle n'avance pas très vite. C'est sa principale qualité. Vous avez même le temps d'apercevoir les cailloux, les brins d'herbe et les arbustes qui vivent au bord de la voie. Doucement le paysage défile, les collines divulguent leurs rondeurs, révèlent rivières, bosquets et petites routes, déploient, déplient, proches et hors d'atteinte, désirables.

Contrairement aux trains à grande vitesse qui vous maintiennent étranger aux paysages et ne rêvent que de vous téléporter, la micheline vous laisse savourer cette denrée précieuse et oubliée : l'intimité. C'est en montant dans ces machines démodées qu'on retrouve la magie du déplacement, cette motricité de type cinématographique qui procure, dans les bringuebalements de ferraille et les trépidations d'un diesel fatigué, la joie et l'apaisement nés d'une simple contemplation des beautés du monde.

O S

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