Ma voiture n'était pas très adaptée à ce genre de route. Au nord du gigantesque barrage de Manic 5, fiché entre deux mottes montagneuses comme un socle de charrue géant, l'asphalte fait place à une piste de terre et de cailloux, qui contourne l'ouvrage hydraulique par un étroit raidillon avant de s'engager dans ce territoire vierge, à quelques bourgades minières près, de toute ville. Enfer ou paradis ? Au sommet du raidillon commençait le domaine de la grande forêt nordique. Il me fallait montrer patte blanche. J'avançais doucement, en zigzaguant pour éviter les pierres qui piégeaient le chemin. J'entamais ainsi la traversée, avec une voiture trop frêle et une discrétion exagérée qui contrastaient avec le cataclysme roulant représenté par les seuls autres véhicules fréquentant la piste, d'énormes camions de transport de bois qui la sillonnaient dans des allers-retours à tombeau ouvert. Ils semblaient me pardonner de justesse l'incongruité de ma présence ici en déviant de leur route au dernier moment, pour me croiser dans un nuage de poussière et une pluie de gravillons. J'avais l'impression d'être frôlé par des monstres à demi aveugles, mus par une nécessité économique qui s'apparentait à une sorte d'instinct. Leur présence ne diminuait en rien ma solitude. Ils appartenaient presque à la forêt.

Les cailloux de la piste claquaient comme des balles contre les bas flancs de ma voiture-martyre. La casse me semblait imminente. Cette voiture de ville ne devait pas pouvoir résister sur des centaines de kilomètres à un tel traitement. La nuit tombait. Une claire route d'asphalte m'aurait sans doute un peu rassuré, contrairement au ruban sombre de la piste qui m'entraînait toujours plus au nord au coeur de cette interminable forêt.

Je me laissais donc impressionner par l'apparence menaçante de la situation. Je songeais même à faire demi-tour. Ma présence dans ces parages me semblait décidément absurde. Qu'étais-je venu y faire ? Sur la carte du monde le Labrador m'avait séduit par sa solitude, sa proximité des terres arctiques, ses promesses de paysages inconnus, profonds et archaïques. J'étais simplement en pleine forêt. Elle était boréale, d'accord. Mais à vrai dire je lui trouvais un visage un peu lépreux. A cette latitude les arbres étaient petits, dépenaillés, noirs comme des allumettes consumées, figés au bord de lacs mousseux dans une sorte de torpeur maléfique. De temps en temps j'arrêtais la voiture, je m'approchais à pied jusqu'au bord de la piste qui était comme une longue passerelle au milieu des eaux, et sondais du regard cet univers impénétrable. Je me trouvais étrange, avec ma voiture blanche, ma montre à quartz et mon appareil photo. Il faisait de plus en plus sombre. La piste filait tout droit à perte de vue, escaladant les montagnes sans prendre la peine de les contourner. La voiture progressait à 80 à l'heure sur ces fortes vagues de forêt, les gravissant, les dégringolant, sans fin. Absurde. J'étais venu chercher un peu d'aventure et d'imprévu, je comptais sur ces paysages immenses, auprès desquels tout est si minuscule et transitoire, pour me remettre en place, me soulager de tous mes petits soucis inutilement encombrants et lourds à porter, pour retrouver cette évidence si infiniment rassurante de n'être qu'un grain de sable dans l'univers. Les contrées désertiques sont propices à ces petites vidanges de l'âme.

Bref mon départ était un complot ourdi contre ma vie à moi, celle d'un petit gars qui passe ses journées entre le travail salarié, la compagne d'appartement, les projets personnels, les éternels amis et compagnons de soirées, dans une ville pleine de murs, de bruits, de détails fabriqués, fourmillant de ces bibelots dont la civilisation moderne encombre par millions l'espace et les cervelles.

Mais c'était encore un coup dans l'eau, un de ces voyages enserrés dans des dates de vacances signées deux mois plus tôt par la plume administrative d'un chef de service en cravate à pois, et qui se dérobent aussitôt commencés, pour n'être plus qu'un compte à rebours avant le retour. Ce foutu retour prévu dès le départ et qui fiche tout par terre.

L'obscurité était maintenant complète. Je m'arrêtais pour dormir dans la voiture. Le lendemain matin, après quelques heures de conduite crispée, la piste a retrouvé sa couverture asphaltée. J'en aurais mangé, tellement j'étais content de la sentir sous mes roues. La voiture glissait soudain sans bruits et sans à-coups, comme un bateau fendant des eaux calmes après la tempête. Jamais je n'aurais pensé que l'asphalte pu devenir chez moi l'objet d'un culte. Et pour augmenter mon bonheur, la forêt s'est effacée pour un paysage étrange. Le temps s'était dégagé et sous un vaste ciel, une étendue à peine ondulée mêlait la terre et l'eau dans un patchwork d'étangs verts et roux, de rivière serpentant au milieu des bosquets d'épinettes et des massifs de mousse couleur de sable. J'étais saisi par la profondeur de champs de cette taïga. Il me semblait sentir le grand nord tout proche. Je savourais sur cette route bénie la beauté inédite qui m'entourait. J'étais heureux d'être là. Plus qu'une aventure au long cours, j'étais venu chercher ces quelques minutes-là. Elles étaient miennes pour le restant de mes jours.

O.S

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