Joseph habite cité des pâquerettes. C'est mignon. Mais les parterres de fleurs n'ont jamais été vus ailleurs que sur les dessins des architectes. Il fallait faire vite et la peinture n'était pas sèche quand ils étaient rentrés. On les fera plus tard, les parterres. Plus tard est passé, il est à présent loin derrière et les rares espaces verts sont squattés par des futurs champions du monde. Il faut comprendre ici par espace vert, tout ce qui n'est pas construit ou goudronné, mais l'herbe ne pousse pas sous les pas des goleadors. Il y a bien quelques arbres. Maigres. Une bande de gamins accrochée en permanence à leurs branches. Ils étaient tout petits lorsque la cité à été construite. Il n'ont pas grandi depuis. La technique des bonsaïs n'a pas de secret pour les mômes d'ici.

Joseph habite bâtiment B. Le veinard ! Gagnant au jeu hasardeux des attributions. En façade de la cité, bâtiment A, le long de la nationale. Les vraoums incessants n'aident pas à trouver le sommeil. A droite, bâtiment C , les voies ferrées. Le tatactatoum publicitaire des trains de nuit. Chemin d'enfer ! A gauche, bâtiment B, le fleuve. Luxe, calme et volupté. Et les espaces verts au milieu de ce triangle. Le triangle des Bermudes. Ici tout le monde est perdu et chacun sait très bien où il se trouve. A l'écart.

Joseph habite dans un cul de sac, mais sa vie est rythmée par les voyages. Les siens, en autobus, pour aller à l'usine distante de trois kilomètres. Et ceux des autres, ceux qui passent sur le fleuve en péniche, ceux qui partent par le train, ceux qui filent en voiture. Joseph baigne dans un univers de voyage, lui qui ne bouge jamais. Joseph a perdu son travail, mais prend encore le bus par habitude. Joseph voyage aussi enfin le regard dans le vide. Joseph s'est perdu il y a bien longtemps. De toujours faire le même trajet, il ne sait plus où aller. Et l'usine est fermée. Joseph voyage, il est à l'ouest ! disent les mômes en rigolant. Joseph riait aussi avant. Bien sûr qu'il aurait pu partir ! Mais ici c'est chez lui, chez lui depuis bien trop longtemps.

J-C L

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