La religion cartographique.
 














 

Hier soir j’ai fait une découverte extrêmement décevante. C’est mon chat qui est la cause de tout. Comme si tous les diplômes qu’il s’est décernés lui-même ne lui suffisaient pas, il a entreprit de s’intéresser à la géographie. Or la géographie, dans le petit appartement où nous vivons mon chat et moi, et qu’il ne quitte pour ainsi dire jamais, c’est la carte du monde que j’ai punaisée sur le grand mur de la pièce principale. Tous les pays y figurent, les côtes se découpent avec précision sur la surface bleutée des océans, les îles, les lacs, les villes sont bien visibles, tout est là. A la question " Où est l’Afrique ? Où est le Labrador ? Où est le lac Baïkal ? " , je réponds : c’est là. C’est ici-même, à cet endroit précis, suivez mon doigt. Sur mon mur. Chez moi. Je reste souvent des heures à ausculter ces régions, à faire le tour des mers intérieures, à m’immiscer dans les détroits, à m’égarer dans les plis des reliefs. Par cette contemplation tranquille et concentrée, je me donne faim du monde.

Pourquoi a-t-il fallu qu’hier, mon chat s’en mêle ? Alors que, monté sur la table du salon, il l’avait juste sous le nez, il a prétendu que le continent africain était situé très loin au sud de mon appartement. Je le sais bien. Mais était-il vraiment nécessaire d’insister lourdement ? Etait-il nécessaire de me tenir un discours ? Il a affirmé en effilant les oreilles en arrière, ce qui lui donne cet air insupportablement docte et acéré, que la cartographie était une science, et non une religion. Que la carte était un objet en papier élaboré à partir de conventions arbitraires et codifiées, et non une icône consubstancielle à la chose représentée.
- Bravo. Ai-je dis à mon chat.
Il n’y a pas plus d’archipel indonésien et d’océan pacifique sur le grand mur de mon salon que si j’y avais punaisé un motif floral, voilà le résultat.
- Bravo. Tu ne trouves pas que c’est déjà assez petit comme ça ici ? Qu’est-ce que ça peut te faire, si de mon bureau j’ai vue sur l’archipel indonésien ?
Mon chat est descendu de la table et a entreprit de se faire les griffes sur le tapis, comme à chaque fois qu’il va me critiquer et pérorer sur mon compte. D’après lui, tous mes voyages, tous mes vrais départs m’ont été dictés par une excitation cartographique. D’après mon chat les cartes avec leurs contours accidentés, leurs plissements montagneux et leurs réseaux fluviaux, sont des nids à fantasmes. Il analyse la fréquente déception du voyageur comme l’impossibilité pour le monde réel de tenir les vagues promesses d’un désir allumé par la lecture des cartes. D’après mon chat ce n’est pas la peine de partir.

C’est vraiment un discours typique d’explorateur de fonds de poubelles et de dessous d’armoires.

Il n’empêche que maintenant je regarde ma carte d’un œil soupçonneux. Je doute.

O.S

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