Zone de transit, syndrome
Un aéroport américain.
L'hiver.
Quatre voix à peines discernables, sinon qu'elles sont tantôt féminines, tantôt masculines.
Dérive.
Baiser.
Simple indication.

 














- Ici, et sur cette phrase, d'un seul regard il le sut au début, et donc à contretemps : son arrivée aurait raison du voyage.
pourtant, je connaissais de loin cette exigence du retour qui constitue le but de toute dérive, revenir, mais privé de route, de borne et d'horizon, soustrait au trajet et à la destination, revenir en syndrome, portrait de l'aporie en oeuvre revenir, c'était la condition pour y rester
pour rester en voyage, pour y rester pendant le voyage, pour y rester en voyage, rester, là où " rester " implique le voyage, y demeurer et s'y perdre, là où on ne demeure pas

là, dans ce mouvement, où le voyage est fini, le voyage est fini, cela je me le dis, il le dit en moi, à toi, je me dis " le voyage est fini ", non pas la fin du voyage, mais le voyage, à l'intérieur duquel il n'y a pas d'intérieur assuré, pas de fin, le voyage fini, clos sur lui-même si tu veux, je le lui dis, si tu veux, le voyage est clos, forclos, et c'est un franc départ, la condition mobile de toutes les mobilités, que le voyage est en voyage, déjà, que le voyage s'arrête dès qu'on veut en arrêter la notion, que le voyage est aussi arrêté par le voyage-même s'il a un but, but ultime, invalidant, mais néanmoins conditionnel, de toute dérive et de tout voyage, comme s'il fallait pour partir, courir, courir, courir, courir toujours, courir après, courir pour courir qui n'est que fuite, comme si on courait pour échapper au voyage, après le voyage, courir jusqu'au risque de n'en pas revenir, condition inconditionnelle pour un voyage digne de ce nom, et condition invalidante de l'expérience différée et conjurée, réservée et surchargée, surnommée " voyage "

(ils se regardent, voilà, elles et ils, elle et il, lui et elle, seuls, se regardent, et ça ne bouge pas)

de voyage, il n'y en aurait donc pas, le pas, ce " pas de voyage ", ce voyage qu'il n'y a pas, pas de voyage qui est aussi le pas qu'il faut, pour tout voyage

courir sans phrase, donc, sans fin, sans arrivée, sans finir ses phrases, pour éviter toute balistique, tout impact, pour ne pas arrêter le mouvement d'écrire, à la trace qui s'y forme, ses lésions, pour qu'elle s'informe, se déforme, sa destination, son but, son papier ou sa pierre, la pierre à fusil du clavier, l'impact déformatique, le point de feu du mot marqué, " voyage ", tatoué, brûlé au passage, voyager c'est passer, c'est brûler, la cendre, touchée à mort

(il lui dit, je me sens au seuil d'une de ces grandes maladies qui auront inventé le regard)

il lui fallait penser un voyage, qui échapperait à ces catégories en les mettant à l'oeuvre, l'épreuve de voyager, comme telle le danger en voyage, le voyage qui s'accomplit en se séparant

il voulait dire, qu'il fallait écrire, oui, il veut dire, écrire, écrire c'est transférer, c'est envoyer, là où le transfert est aussi un voyage,

- Est aussi en voyage.

pour rappeler d'un mot, et trop vite, vite, c'est déjà une modalité du voyage qui se réalise dans le mot, d'un mot, rappeler cet accélérateur des particules itinérantes qu'est le mot, accélérateur de syntagmes, métaphore pour tout dire, dire vite, donc, que le transfert est aussi un voyage, qu'on ne voyage jamais seul, qu'on ne sait jamais ce qu'on transfert, qu'à mort on voyage pour quelqu'un, vers quelqu'un, contre quelqu'un ou à travers, qu'en cet acte d'amour et de mort, on ne voyage pas seul, mais on perce, on transperce, transporte, transfert, on blesse, la blessure à même le trait, pour d'un trait de feu, de lame et de flamme, de flamme sans aile, et de femme, pour d'un geste de flemme, même en exil, à la folie, ou à l'intérieur, pour lancer la flamme, la flamme : on ne voyage pas seul, on envoie

- " Envoyage " disait l'autre. C'est peut-être un baiser.

transfert, en transfert on se voit, on s'envoie, se transfert, on s'envoie en l'air, ça retombe en transit, in transit !, lui dit le douanier un peu brute, là il se réveille, il et elle, elle aussi, c'était à l'aéroport de Détroit, oui, en transfert, il y a des années, avant-hier, in extremis, au passage du cap, pour prendre feu au passage, à l'approche du détroit, il faut le dire vite, le transfert est aussi un voyage, je lui ai dit, dans ses yeux bleu acier, " le transfert est aussi un voyage, et d'ailleurs, depuis cet ailleurs du voyage qui est le but de tout voyage, et qui menace jusqu'à la possibilité du voyage, voyage dans le voyage et hors de lui, ailleurs-le-voyage, hors-le-voyage, c'est le voyage, c'est son but, l'effacement du but avant-même tout premier pas, le voyage qui efface le voyage, voyager pour effacer sa propre trace, celle qu'on laisse partout, là-même où on voyage, et pour s'effacer d'ailleurs, s'effacer d'un ailleurs, et d'ailleurs c'est ça la menace, la menace des menaces, la menace même est cette menace qui nous prive de l'expérience de la menace et du voyage de la menace, de la menace envoyée, de la menace en voyage dans tout voyage, et transférée, le transfert, donc, sans fin, sans phrase et sans point, je lui dis le transfert est aussi un voyage qui ne s'interrompt pas, il n'est que de suivre d'un trait le parcours de Freud sur ce thème du transfert, je lui ai dis dans les yeux, ça touche aussi à l'hypnose, bleue, acier, son coup, ce choc opératoire silencieux qui s'accomplit sans y toucher, ces éclats métalliques, dans la nuit du regard, ça te regarde je lui dis, je lui dis : je crois me souvenir que Freud lie aussi au transfert certains types de sentiments amoureux et d'affects, plus ou moins refoulés, là où voyager, ce serait transférer, refouler, et par tous les côtés, partout, partout cette histoire récente où le voyage devient avant tout expérience de transfert et transfert d'expériences, expérience historique et anamnèse de cette expérience, tout à la fois, maintenant, à l'âge des voyages sidéraux, des navettes, du réacteur et du mail, maintenant, dans ce temps où le temps, abolit par le voyage, sa vitesse, où le temps devient l'instance transcendantale unique du voyage, son insistance, le transfert donc, qui abolit la sensation de l'espace et son expérience, le transfert, hors ton corps, voyage hors-sol qui fait du décalage horaire la seule expérience digne de ce qu'on nomme encore, et plus pour longtemps, un voyage, on transfert aussi un email, je lui dis, d'un dernier mot d'attachement, mon attachement pour elle, l'hypnose qui s'instruit dans la nuit bleue, l'acier de son regard, son décalage horaire, décalage des décalages, encore le transfert, paradigme du voyage à l'âge de l'avion à réaction et du email, de sa vitesse folle, la folie, ce qui reste quand on a ainsi voyagé-transféré, et effacé, pour dire encore que les premiers travaux de Freud sur le traumatisme commencent par l'étude clinique des affections psychiques des accidentés ferroviaires, ces accidents qui arrivent aux carrefours, aux transferts, à l'écartement des voies, pour se souvenir qu'à l'invention du train qu'on compare aujourd'hui avec la révolution du net, les gens étaient persuadés qu'à partir d'une certaine vitesse atteinte, on deviendrait fou, et qui sait, si ça n'arrive pas ici, maintenant, sur cette phrase et toujours en train d'écrire, qui sait si ça n'est pas finalement arrivé, arrivé à l'heure, et pour dire enfin qu'on ne demeure pas dans cette question, qu'on ne reste pas dans ce nouveau voyage-transfert, transfert qui a raison du voyage, accident constitutif de l'expérience détruite par un tel "voyage", qu'on ne s'inscrit pas dans ce nouveau transfert donc, sans risquer d'y rester, je veux dire, d'en rester là, à la question, plus que jamais, la question c'est : "qui sait si je ne vais pas voyager ?" un autre nom du traumatisme qui nous arrive par ce temps, le "nôtre", notre temps de guerre, de transfert, la guerre du transfert qui est et le traumatisme, et la guerre, et le traumatisme de guerre, toujours, tout traumatisme serait de guerre, et la guerre faite à notre expérience de l'espace qui est une guerre faite au temps, bref, une guerre faite à notre faculté de synthèse, la synthèse transcendantale, sans laquelle il n'est plus d'expérience tout court "

- Il faut imaginer un Kant foudroyé par cette vitesse et ces accidents, ce Kant envoyé, fou, errant parmi les trous d'obus, dans cette guerre faite à la conscience, ce Kant qui n'a jamais, de sa vie entière, qui n'a jamais voyagé, ni connu la guerre.

le monde a déclaré la guerre à la conscience, nous sommes en guerre, cela veut dire encore, l'espace et le temps sont disjoints, plus de voyage possible donc, mais seulement, décalages horaires, transferts, vitesses, plus de synthèse possible, là où, il n'y a plus ce qu'on appelle " là " et " où ", il faut penser le voyage et le transfert, en temps de guerre, comme l'expérience du temps qui nous arrive dans ce temps qui est aussi la guerre, au fond, pas de voyage, sans cette catastrophe inaugurale, plus vieille que nous, et qui nous attend encore, trauma par définition et par destination, trauma de la destination, transfert, transferénce, trans-errance, dans ce lieu du voyage où " voyage " ne nous dit plus rien, où rien, ni le retour, ni le premier pas, ni la mort, ne sont décisivement promis, fût-ce à la possibilité de l'écrire

écrire sur le voyage, écrire en voyage, écrire le voyage d'écrire, écrire sous le coup du voyage, sous son emprise traumatique, sous-crire d'une certaine façon, souscrire, ex-crire et sur-crire, s'inscrire au voyage de l'écriture,

- Il veut dire, " au-delà " tout simplement.

oui, écrire en voyage, en voyage, le voyage d'écrire " voyage ", et au-delà, métonymie pour cette exigence du retour, accélération en fait, qui s'imposait à lui plus que tout au départ, et qui s'imposait comme ce qui en propre ne se revient jamais à soi

(il pense, " on crève tous en Alaska ", et " demain, je me réveille à Rome ", il ne sait plus si c'est une pensée de lui ou d'elle)

sa recherche, sa syncope, ce voile, noir, c'était la fin du voyage, le premier en réalité, il ne sait s'il a lieu, ni dans quelle époque, condition immobile de toutes les mobilités, où de l'immobile, rien ne peut plus être fait, il ne sait plus ce que veut dire " immobile ", il pense à ses organes à elle, qui bougent sans cesse, il ne sait dans quelle époque, et

s'il a lieu, ni quand, mais ici et sur cette phrase, pourtant, ça il le savait depuis le début, mais à contretemps : il nous arriverait inconscient, mais privé du désastre, ou bien il nous arriverait traumatisé, en ruine, mais lucide, il nous sauverait par le désastre historique du transfert, du transfert par lequel ce désastre nous est arrivé

ce serait sa signature et son sang, sorte de circulation extracorporelle, et son droit au secret

je lui ai dit ça, ça circule entre toutes les têtes maintenant, à chaque fois autrement, ça deviendra quelque chose dont ni elle ni lui ne pourront constituer la trace, l'histoire et l'itinéraire, je l'ai posté dans ses calices bleu acier, ses iris, comme un flocon ou du pollen

ou un poème, comme un poème

ainsi elle m'arrivait, transférée, transférante, transerrante et transférence, en transfert, ici, à Détroit, ici et sur cette phrase et sans phrase, qu'écrire est un signe de transfert, et signe qu'écrire il le faut, et il ne le faut pas, qu'écrire ne se transfert pas, comme le transfert est signe qu'on n'écrit pas, et qu'on n'arrive pas, et que le voyage au fond, le voyage c'est ce qui arrive.

C'est elle.

Disons, lui.

Il l'a vue une fois (elle aussi, elle, ou lui), puis écrit, transféré, envoyé, pour voir. Envoyé ça. Ou plutôt, pour se regarder. Ils se transféraient pour retrouver ça, leur voyage immobile. De là, Elle me regardait. Il fait nuit. Il ne sait pas si c'est il ou elle, elle ne sait pas ce qu'il fait et qu'elle regarde, et ce qu'elle fait quand elle regarde et qu'il regarde, qu'il la regarde le regarder, qu'elle regarde ça aussi, qu'elle le regarde la regarder, qu'elle et il, regardent cette transférence sans Il et sans Elle, qu'à la fin, ils ne plus savent ce qu'ils regardent, et qui regarde, et si même il y a du regard. Ça ne se dérive ni ne se transfère. Pourtant c'est de ce point que partent toutes les dérives et tous les transferts possibles.

Elle prend l'avion pour Anchorage, Alsaka.

Lui, ira peut-être à Rome.

Se réveillera à Rome avec elle, ou elle avec lui à Anchorage.

Pour d'un trait d'union singulier, relier A avec R.

Ses intiales en transit.

Ça les regarde, cette scène de cécité.

L'adresse d'un baiser.

Ou plutôt peut-être.

- Ce peut-être, c'est peut-être " ne pas blesser, mais panser, panser pourtant ce qu'on ne peut que blesser quand on pose un baiser, qu'on l'envoie au-delà de ce qui touche, la promesse d'un voyage qui n'en laisse pas trace, la marque invisible d'un baiser nomade, de cette limite en transfert. "

On l'a dans le coeur, on l'a dans le corps, elle est ailleurs.

C'est peut-être la dernière fois.

O.M

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