- Ici, et sur
cette phrase, d'un seul regard il le sut au début, et donc à
contretemps : son arrivée aurait raison du voyage.
pourtant, je
connaissais de loin cette exigence du retour qui constitue le but de
toute dérive, revenir, mais privé de route, de borne et
d'horizon, soustrait au trajet et à la destination, revenir en
syndrome, portrait de l'aporie en oeuvre revenir, c'était
la condition pour y rester
pour rester
en voyage, pour y rester pendant le voyage, pour y rester en voyage,
rester, là où " rester " implique
le voyage, y demeurer et s'y perdre, là où on ne demeure
pas
là, dans
ce mouvement, où le voyage est fini, le voyage est fini, cela
je me le dis, il le dit en moi, à toi, je me dis " le
voyage est fini ", non pas la fin du voyage, mais le voyage,
à l'intérieur duquel il n'y a pas d'intérieur assuré,
pas de fin, le voyage fini, clos sur lui-même si tu veux, je le
lui dis, si tu veux, le voyage est clos, forclos, et c'est un franc
départ, la condition mobile de toutes les mobilités, que
le voyage est en voyage, déjà, que le voyage s'arrête
dès qu'on veut en arrêter la notion, que le voyage est
aussi arrêté par le voyage-même s'il a un but, but
ultime, invalidant, mais néanmoins conditionnel, de toute dérive
et de tout voyage, comme s'il fallait pour partir, courir, courir, courir,
courir toujours, courir après, courir pour courir qui n'est que
fuite, comme si on courait pour échapper au voyage, après
le voyage, courir jusqu'au risque de n'en pas revenir, condition inconditionnelle
pour un voyage digne de ce nom, et condition invalidante de l'expérience
différée et conjurée, réservée et
surchargée, surnommée " voyage "
(ils se regardent,
voilà, elles et ils, elle et il, lui et elle, seuls, se regardent,
et ça ne bouge pas)
de voyage, il n'y
en aurait donc pas, le pas, ce " pas de voyage ",
ce voyage qu'il n'y a pas, pas de voyage qui est aussi le pas qu'il
faut, pour tout voyage
courir sans phrase,
donc, sans fin, sans arrivée, sans finir ses phrases, pour éviter
toute balistique, tout impact, pour ne pas arrêter le mouvement
d'écrire, à la trace qui s'y forme, ses lésions,
pour qu'elle s'informe, se déforme, sa destination, son but,
son papier ou sa pierre, la pierre à fusil du clavier, l'impact
déformatique, le point de feu du mot marqué, " voyage ",
tatoué, brûlé au passage, voyager c'est passer,
c'est brûler, la cendre, touchée à mort
(il lui dit, je
me sens au seuil d'une de ces grandes maladies qui auront inventé
le regard)
il lui fallait penser
un voyage, qui échapperait à ces catégories en
les mettant à l'oeuvre, l'épreuve de voyager, comme
telle le danger en voyage, le voyage qui s'accomplit en se séparant
il voulait dire,
qu'il fallait écrire, oui, il veut dire, écrire, écrire
c'est transférer, c'est envoyer, là où le transfert
est aussi un voyage,
- Est aussi
en voyage.
pour rappeler d'un
mot, et trop vite, vite, c'est déjà une modalité
du voyage qui se réalise dans le mot, d'un mot, rappeler cet
accélérateur des particules itinérantes qu'est
le mot, accélérateur de syntagmes, métaphore pour
tout dire, dire vite, donc, que le transfert est aussi un voyage, qu'on
ne voyage jamais seul, qu'on ne sait jamais ce qu'on transfert, qu'à
mort on voyage pour quelqu'un, vers quelqu'un, contre quelqu'un ou à
travers, qu'en cet acte d'amour et de mort, on ne voyage pas seul, mais
on perce, on transperce, transporte, transfert, on blesse, la blessure
à même le trait, pour d'un trait de feu, de lame et de
flamme, de flamme sans aile, et de femme, pour d'un geste de flemme,
même en exil, à la folie, ou à l'intérieur,
pour lancer la flamme, la flamme : on ne voyage pas seul, on envoie
- " Envoyage "
disait l'autre. C'est peut-être un baiser.
transfert, en transfert
on se voit, on s'envoie, se transfert, on s'envoie en l'air, ça
retombe en transit, in transit !, lui dit le douanier un
peu brute, là il se réveille, il et elle, elle aussi,
c'était à l'aéroport de Détroit, oui, en
transfert, il y a des années, avant-hier, in extremis,
au passage du cap, pour prendre feu au passage, à l'approche
du détroit, il faut le dire vite, le transfert est aussi un voyage,
je lui ai dit, dans ses yeux bleu acier, " le transfert est
aussi un voyage, et d'ailleurs, depuis cet ailleurs du voyage qui est
le but de tout voyage, et qui menace jusqu'à la possibilité
du voyage, voyage dans le voyage et hors de lui, ailleurs-le-voyage,
hors-le-voyage, c'est le voyage, c'est son but, l'effacement du but
avant-même tout premier pas, le voyage qui efface le voyage, voyager
pour effacer sa propre trace, celle qu'on laisse partout, là-même
où on voyage, et pour s'effacer d'ailleurs, s'effacer d'un ailleurs,
et d'ailleurs c'est ça la menace, la menace des menaces, la menace
même est cette menace qui nous prive de l'expérience de
la menace et du voyage de la menace, de la menace envoyée, de
la menace en voyage dans tout voyage, et transférée, le
transfert, donc, sans fin, sans phrase et sans point, je lui dis le
transfert est aussi un voyage qui ne s'interrompt pas, il n'est que
de suivre d'un trait le parcours de Freud sur ce thème du transfert,
je lui ai dis dans les yeux, ça touche aussi à l'hypnose,
bleue, acier, son coup, ce choc opératoire silencieux qui s'accomplit
sans y toucher, ces éclats métalliques, dans la nuit du
regard, ça te regarde je lui dis, je lui dis : je crois
me souvenir que Freud lie aussi au transfert certains types de sentiments
amoureux et d'affects, plus ou moins refoulés, là où
voyager, ce serait transférer, refouler, et par tous les côtés,
partout, partout cette histoire récente où le voyage devient
avant tout expérience de transfert et transfert d'expériences,
expérience historique et anamnèse de cette expérience,
tout à la fois, maintenant, à l'âge des voyages
sidéraux, des navettes, du réacteur et du mail,
maintenant, dans ce temps où le temps, abolit par le voyage,
sa vitesse, où le temps devient l'instance transcendantale unique
du voyage, son insistance, le transfert donc, qui abolit la sensation
de l'espace et son expérience, le transfert, hors ton corps,
voyage hors-sol qui fait du décalage horaire la seule expérience
digne de ce qu'on nomme encore, et plus pour longtemps, un voyage,
on transfert aussi un email, je lui dis, d'un dernier mot d'attachement,
mon attachement pour elle, l'hypnose qui s'instruit dans la nuit bleue,
l'acier de son regard, son décalage horaire, décalage
des décalages, encore le transfert, paradigme du voyage à
l'âge de l'avion à réaction et du email,
de sa vitesse folle, la folie, ce qui reste quand on a ainsi voyagé-transféré,
et effacé, pour dire encore que les premiers travaux de Freud
sur le traumatisme commencent par l'étude clinique des affections
psychiques des accidentés ferroviaires, ces accidents qui arrivent
aux carrefours, aux transferts, à l'écartement des voies,
pour se souvenir qu'à l'invention du train qu'on compare aujourd'hui
avec la révolution du net, les gens étaient persuadés
qu'à partir d'une certaine vitesse atteinte, on deviendrait fou,
et qui sait, si ça n'arrive pas ici, maintenant, sur cette phrase
et toujours en train d'écrire, qui sait si ça n'est
pas finalement arrivé, arrivé à l'heure, et pour
dire enfin qu'on ne demeure pas dans cette question, qu'on ne reste
pas dans ce nouveau voyage-transfert, transfert qui a raison du voyage,
accident constitutif de l'expérience détruite par un tel
"voyage", qu'on ne s'inscrit pas dans ce nouveau transfert
donc, sans risquer d'y rester, je veux dire, d'en rester là,
à la question, plus que jamais, la question c'est : "qui
sait si je ne vais pas voyager ?" un autre nom du traumatisme
qui nous arrive par ce temps, le "nôtre", notre temps
de guerre, de transfert, la guerre du transfert qui est et le
traumatisme, et la guerre, et le traumatisme de guerre,
toujours, tout traumatisme serait de guerre, et la guerre faite
à notre expérience de l'espace qui est une guerre faite
au temps, bref, une guerre faite à notre faculté de synthèse,
la synthèse transcendantale, sans laquelle il n'est plus d'expérience
tout court "
- Il faut imaginer
un Kant foudroyé par cette vitesse et ces accidents, ce Kant
envoyé, fou, errant parmi les trous d'obus, dans cette guerre
faite à la conscience, ce Kant qui n'a jamais, de sa vie entière,
qui n'a jamais voyagé, ni connu la guerre.
le monde a déclaré
la guerre à la conscience, nous sommes en guerre, cela veut dire
encore, l'espace et le temps sont disjoints, plus de voyage possible
donc, mais seulement, décalages horaires, transferts, vitesses,
plus de synthèse possible, là où, il n'y
a plus ce qu'on appelle " là " et " où ",
il faut penser le voyage et le transfert, en temps de guerre,
comme l'expérience du temps qui nous arrive dans ce temps qui
est aussi la guerre, au fond, pas de voyage, sans cette catastrophe
inaugurale, plus vieille que nous, et qui nous attend encore, trauma
par définition et par destination, trauma de la destination,
transfert, transferénce, trans-errance, dans ce lieu du voyage
où " voyage " ne nous dit plus rien, où
rien, ni le retour, ni le premier pas, ni la mort, ne sont décisivement
promis, fût-ce à la possibilité de l'écrire
écrire sur
le voyage, écrire en voyage, écrire le voyage d'écrire,
écrire sous le coup du voyage, sous son emprise traumatique,
sous-crire d'une certaine façon, souscrire, ex-crire et
sur-crire, s'inscrire au voyage de l'écriture,
- Il veut dire,
" au-delà " tout simplement.
oui, écrire
en voyage, en voyage, le voyage d'écrire " voyage ",
et au-delà, métonymie pour cette exigence du retour, accélération
en fait, qui s'imposait à lui plus que tout au départ,
et qui s'imposait comme ce qui en propre ne se revient jamais à
soi
(il pense, " on
crève tous en Alaska ", et " demain, je me
réveille à Rome ", il ne sait plus si c'est
une pensée de lui ou d'elle)
sa recherche, sa
syncope, ce voile, noir, c'était la fin du voyage, le premier
en réalité, il ne sait s'il a lieu, ni dans quelle époque,
condition immobile de toutes les mobilités, où de l'immobile,
rien ne peut plus être fait, il ne sait plus ce que veut dire
" immobile ", il pense à ses organes à
elle, qui bougent sans cesse, il ne sait dans quelle époque,
et
s'il a lieu, ni
quand, mais ici et sur cette phrase, pourtant, ça il le savait
depuis le début, mais à contretemps : il nous arriverait
inconscient, mais privé du désastre, ou bien il nous arriverait
traumatisé, en ruine, mais lucide, il nous sauverait par le désastre
historique du transfert, du transfert par lequel ce désastre
nous est arrivé
ce serait sa signature
et son sang, sorte de circulation extracorporelle, et son droit au secret
je lui ai dit ça,
ça circule entre toutes les têtes maintenant, à
chaque fois autrement, ça deviendra quelque chose dont ni elle
ni lui ne pourront constituer la trace, l'histoire et l'itinéraire,
je l'ai posté dans ses calices bleu acier, ses iris, comme un
flocon ou du pollen
ou un poème,
comme un poème
ainsi elle m'arrivait,
transférée, transférante, transerrante et transférence,
en transfert, ici, à Détroit, ici et sur cette phrase
et sans phrase, qu'écrire est un signe de transfert, et signe
qu'écrire il le faut, et il ne le faut pas, qu'écrire
ne se transfert pas, comme le transfert est signe qu'on n'écrit
pas, et qu'on n'arrive pas, et que le voyage au fond, le voyage c'est
ce qui arrive.
C'est elle.
Disons, lui.
Il l'a vue une fois
(elle aussi, elle, ou lui), puis écrit, transféré,
envoyé, pour voir. Envoyé ça. Ou plutôt,
pour se regarder. Ils se transféraient pour retrouver ça,
leur voyage immobile. De là, Elle me regardait. Il
fait nuit. Il ne sait pas si c'est il ou elle, elle ne sait pas ce qu'il
fait et qu'elle regarde, et ce qu'elle fait quand elle regarde et qu'il
regarde, qu'il la regarde le regarder, qu'elle regarde ça aussi,
qu'elle le regarde la regarder, qu'elle et il, regardent cette transférence
sans Il et sans Elle, qu'à la fin, ils ne plus
savent ce qu'ils regardent, et qui regarde, et si même il y a
du regard. Ça ne se dérive ni ne se transfère.
Pourtant c'est de ce point que partent toutes les dérives et
tous les transferts possibles.
Elle prend l'avion
pour Anchorage, Alsaka.
Lui, ira peut-être
à Rome.
Se réveillera
à Rome avec elle, ou elle avec lui à Anchorage.
Pour d'un trait
d'union singulier, relier A avec R.
Ses intiales en
transit.
Ça les regarde,
cette scène de cécité.
L'adresse
d'un baiser.
Ou plutôt
peut-être.
- Ce peut-être,
c'est peut-être " ne pas blesser, mais panser,
panser pourtant ce qu'on ne peut que blesser quand on pose un
baiser, qu'on l'envoie au-delà de ce qui touche,
la promesse d'un voyage qui n'en laisse pas trace, la
marque invisible d'un baiser nomade, de cette limite en transfert. "
On l'a dans
le coeur, on l'a dans le corps, elle est ailleurs.
C'est peut-être
la dernière fois.