Pygmalion et Galatée

 

  Pygmalion pensa d'abord que les lourds effluves du temple l'avaient enivré.
Il se dit que les fleurs et les fruits déposés en abondance aux pieds de la déesse avaient tout simplement commencé à se décomposer, que leurs essences, mêlées aux volutes d'encens s'étaient insinuées dans son esprit et avaient altéré ses facultés de jugement. Non! Bien sur que non, l'ivoire si lisse et si parfait n'avait pu se couvrir d'un léger duvet, non la noble et pure matière n'avait pu s'amollir et se velouter. Les petites veines bleutées, la pâleur lactée et transparente de la chair n'étaient pas réelles. Et cette chevelure, cette crinière mousseuse et tiède qui semblait se frayer un chemin doré à travers les godrons et les cannelures qu'il avait eu tant de mal à sculpter. Chaque creux, chaque plein, né de sa patience, de son amour, était envahi par une coulée de vie, la vie débordait, elle chahutait les reliefs si précis, si ordonnés de la statue.
Les yeux, ces yeux aux proportions si parfaites, étaient à présent humides et mobiles, frangés de cils clairs, les narines délicates frémissaient à l'apparition de minuscules tâches de rousseur. La bouche de Galatée, aux contours si hiératiques, s'animait d'un sourire simple et serein. Pygmalion attrapa la main de sa création pour retenir les dernières bribes de matière dure. La petite main se referma calmement ; il sentit alors la douceur de sa paume, le modelé des doigts, la pulsation régulière de son poignet. Puis il vit les joues crémeuses de Galatée s'animer de rose, de petites fossettes se creusèrent près de ses pommettes. Bien qu'il ne l'eut pas réalisé lui-même, il fut ému par la dentition fine et régulière. Et lorsqu'elle souffla : " Bonjour mon amour ", il se surprit à sourire béatement à ce beau brin d'ivoire.