Un jour de printemps, une jeune fille qu'il avait déjà croisée à plusieurs occasions vint trouver monsieur C. et lui fit comprendre qu'elle était amoureuse de lui. Monsieur C., ému, lui emboîta le sentiment. Il lui fixa des rendez-vous dans la ville. La ville était belle et fraîche, c'était le genre de ville dans laquelle on peut se promener sans but, pour le plaisir. Ils marchèrent bras-dessus bras-dessous, au mépris du sens pratique. Leur différence de taille rendait la progression incommode, surtout sur les trottoirs encombrés et aussi dans ces endroits découverts des parcs où le gravier blanc éblouit, crisse et chasse sous les pieds. Mais ils scellaient ainsi leur rencontre, en devenant une bête à quatre pattes qui se déplace lentement de banc en banc.

Pour monsieur C. le monde devint réel. Autrefois il cachait un arrière-fond à la profondeur inquiétante. La douleur du célibat a cette propriété de rendre très sensible à la victime sa condition d'être sexué, mortel, solitaire. Autrefois les nuits, les rues, les rencontres et les paysages étaient tous pourvus d'une longue traîne métaphysique, comme les belles dames du temps jadis, autrefois les circonstances et les événements étaient pour monsieur C. lesté d'un poids de mystère, de merveille et d'angoisse. Privé de la compagne qui l'eût fait entrer dans le cours de la vie, qui l'eût associé aux affaires de ses contemporains, monsieur C. célibataire malgré lui avait vu son existence devenir une quête, c'est-à-dire une espèce particulière de mouvement de sur-place, une tension perpétuelle entre exaltation et détresse, entre les merveilles du monde et l'éternel rendez-vous avec les quatre murs de sa chambre, entre l'attente déçue et l'espoir renaissant.

 
   Le sur-place était maintenant terminé. Il avait rejoint la vie, rejoint ses semblables. Une jeune fille était tombée amoureuse de lui. Il se promenait en ville avec elle. L'arrière-fond des nuits, des rues, des rencontres et des paysages disparut comme par enchantement. Les circonstances et les événements perdirent leur pouvoir d'évocation. Monsieur C. ne sentit plus la grande énigme du monde autour de lui. Il sentait une main dans la sienne, une présence à ses cotés, un regard qui se posait sur les mêmes choses que le sien. Il était heureux. Il oubliait qu'il était sexué, mortel, solitaire. Il y avait plus urgent : le planning des vacances à organiser, les traites de l'appartement à payer, les meubles à choisir.  
     

O.S