"La vie c'est difficile et à la fin on meurt."

 

J'avais lu ça un jour, je ne sais plus où. Un jour. Pas follichon comme perspective, mais bon, j'avais pas matière à contredire. Marie m'avait lâché le matin même, ou peut-être m'avait-elle filé entre les doigts, ou même encore, c'est moi qui l'avais perdue. Enfin elle était plus là.

Je me souviens de notre rencontre. Soirée prout prout, chiante à mourir et plantée là comme une fleur en plein désert : Marie. Tu ne la connais pas? Alors comment peux-tu parler d'amour? J'ai marché vers elle et je lui ai dit qu'elle brillait au milieu des autres filles, que j'étais ébloui, que j'aimerais la revoir, qu'on était à l'aube d'une grande histoire. Des banalités. Moi, j'étais plutôt du genre qu'on remarque quand tout le monde est parti. Et je continuais ma déclaration débile.
"Je risque de tout gâcher entre nous en te disant tout ça." 

 
 

 "Mais il n'existe rien entre nous."
"Tant mieux, comme ça, on a rien à perdre."
Elle a rit.

Mais Marie m'avait lâché le matin même. J'avais traîné toute la journée, de bar en bar. J'avais commencé en douceur à la bière sur les coups de neuf heures. A huit heures, elle allait partir au travail, comme tous les matins. Où peut être m'a-t-elle filé entre les doigts. Elle m'a dit "je m'en vais", alors je suis venu dans l'entrée pour l'embrasser. Comme tous les matins. Elle avait son gros sac, celui des voyages.
"Mais où tu vas avec ton gros sac?"
"Je pars."
J'étais bloqué, le coeur lancé dans la dernière ligne droite à Vincennes, l'hippodrome pas le zoo. Des sueurs froides et une envie de vomir m'ont pris. Les mêmes effets que mon premier joint. Je suis parti dans les toilettes. J'ai entendu la porte claquer. C'est moi qui l'avais perdue.

 
 

 J'ai enchaîné sur du pastis. J'avais besoin de soleil. C'est meilleur à boire, mais c'est plus dur à vomir. A cause de l'anis qui vous remonte dans les narines et dont l'odeur vous quitte plus. Alors je suis passé à plus fort. Gin, car Marie m'avait lâché le matin même. Quand le bar a fermé, le patron m'a poussé à l'extérieur. Avec les poubelles. Ou peut-être m'avait-elle filé entre les doigts. Un type est passé avec sa nana. Ils s'embrassaient et rigolaient. Il venait de la lever, ça faisait pas un pli. Alors je lui ai lancé :
"Profite bien de tout ça, Mickey, mais fais gaffe de ne pas laisser ternir la peinture. Fonce droit devant tant que tu brilles. Mais attention, le regard des filles est corrosif. Tout s'use, et rien ne résiste longtemps. C'est pas le tout de planter des fleurs, faut penser à les arroser de temps en temps, sinon ça fait pas long feu."
Il m'a poussé, et je me suis étalé dans les ordures. C'est moi qui l'avais perdue.

Je suis rentré. Je sentais le caniveau. J'ai senti monter les vomissements et je me suis jeté dans les chiottes pour un interminable dialogue avec la faïence.