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"Au supermarché où
je fais mes courses, je passe toujours à la même
caisse, celle où nos achats sont présentés
en offrande et refusés par une jeune fille d'une extrême
beauté. Elle a des yeux d'une couleur et d'une taille
un peu effrayantes. Ses prunelles sont comme des îles.
En croisant son regard me reviennent deux sentiments de ma petite
enfance, ma passion pour le vert pâle des eaux transparentes,
ma terreur de l'en-dessous des mers.
Car oui, parfois, elle me regarde. Parfois même elle me
sourit. Tout fringuant je me dis : "La prochaine fois, adressons-lui
quelques mots". La fois suivante elle ne me sourit pas.
Elle ne me regarde même pas. Je me dis : "Laissons
tomber". Mais voilà que, la fois d'après,
elle me sourit.
Les circonstances qui m'amènent ainsi à comparaître
devant elle à intervalles réguliers se prêtent
mal à la conversation. Hier, j'ai eu une meilleure idée
tandis qu'elle procédait au rituel établi avec
le client me précédant. J'ai interrompu mon chat
qui faisait sa toilette dans le caddie et je l'ai posé
sur le tapis roulant à la place de mes deux pommes et
de mon pot de crème fraîche.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- J'ai besoin de ton concours. Fais la bouteille de lait.
Toutes les paroles et les gestes accomplis, mon prédécesseur
s'est retiré. Le tapis roulant s'est mit en marche, menant
mon chat jusqu'en face de la caissière. Elle l'a saisi
du même geste machinal et, le retournant habilement entre
ses mains, l'a frotté ici et là avec son appareil
enregistreur. Puis elle a levé les yeux vers moi et m'a
demandé, sans me sourire, de patienter quelques secondes,
sur quoi, s'approchant du micro, elle a lancé à
travers le magasin un mystérieux appel. Sa dextérité
était telle qu'il m'a semblé qu'elle menait toutes
ces actions simultanément. Une réponse lui a été
fournie par un jeune employé officiant dans les rayons.
Pour la deuxième fois, elle a levé les yeux vers
moi, et sans se départir de son air las, elle m'a dit
:
- 750 francs.
Elle a répété :
- 750 francs.
Elle semblait croire que j'avais mal entendu.
- Mais c'est un chat.
- Je suis désolée, l'étiquetage n'a pas
été fait, cela arrive parfois. Mais cet article
est sur nos registres avec son prix : 750 francs.
- Mais c'est mon chat. Mon chat n'est pas sur vos registres.
750 francs ! J'avais déjà ce chat en entrant dans
le magasin. Ce chat m'a toujours appartenu.
- Monsieur, regardez, il porte une date limite de consommation
sous cette patte. Ici, voyez.
- Mon chat ? Consommation?
Mais elle disait vrai. Sous les coussinets de la patte postérieure
gauche de mon chat on pouvait assez distinctement lire une date.
La date limite de consommation. Dans deux semaines.
J'ai payé, et suis sorti du supermarché avec mon
achat.
- Tu peux cesser de faire la bouteille de lait maintenant.
Mon chat s'est léché l'extrémité
de la patte gauche. Je l'ai déposé dans le porte-bagages
de mon vélo et nous sommes rentrés, lui lisant
un roman d'aventure, moi pensant à
la jeune fille, au charme inapprivoisable
de ses yeux, perdus derrière les gestes de caissière,
les codes-barres et les dates limites de consommation." |
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O. S |
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