Rencontres avec le bonheur

 

 

Je pense avoir rencontré le bonheur. Je n'ai pas dit que je l'avais trouvé. Je ne me suis pas installé dedans. Les qualités particulières du bonheur, son caractère volatile, ses capacités mimétiques, son absorption rapide dans la vie quotidienne, sa dilution dans la conscience, le rendent impropre à une fréquentation prolongée. Il ne se rencontre qu'à l'état d'impression fugitive.

La semaine dernière par exemple, une semaine ordinaire, je pense avoir rencontré le bonheur à deux reprises :

Mardi au coin d'une rue, après le travail. Pour une fois je ne suis pas rentré chez moi en apnée à travers la ville. Une atmosphère inhabituelle a ralenti mon pas. Un orage se préparait. Le ciel était là parmi nous. Il était descendu sur terre. Il s'appesantissait sur la ville comme un bras sur une épaule amie, de son bras sombre il étreignait les rues, les arbres, les immeubles. Dans cet air lumineux et chargé d'un événement à venir, les bâtiments les plus laids, les objets les plus insignifiants suscitaient chez moi intérêt et affection. Le jardin d'Eden était réapparu dans le béton armé et l'asphalte poli. Le monde retourné à la naïveté des débuts était à nouveau empreint de merveilleux par le travail de désirs sans objets. Mais il a fallu que je m'engouffre dans le métro. Quand j'en suis ressorti il faisait beau. Les dernières gouttes de félicité s'évaporaient dans les rues qui séchaient au soleil. 

 
   Samedi en fin de journée. Je faisais la queue dans un supermarché. A cette heure précédant la fermeture les queues s'allongent loin depuis les caisses. J'étais pris dans la lente progression de ma file, attendant mon tour, quand j'ai été saisi par une sensation de bien-être. Quelqu'un devant, quelqu'un derrière, ma place fixée, ma voie tracée, j'aurais voulu demeurer là des siècles. Simple molécule du long serpent endormi de la file, au chaud dans la passivité qu'elle m'imposait, toute volonté relâchée, au chaud dans le magasin, certain de mon avenir immédiat, j'étais heureux. Mais mon prédécesseur m'aspirait vers la caisse. Je m'engourdissais plus profondément dans ma félicité et, refusant d'être dépouillé de cet enveloppement doucereux par un mouvement des bras ou des jambes, je n'ai plus avancé du tout. Je restais immobile. Devant moi l'écart se creusait. Derrière moi grandissaient les murmures d'étonnement et de réprobation. Je restais immobile. Je sentais dans mon dos la pression des corps et des faces impatientes. Comme je résistais toujours, le serpent s'est disloqué, et je n'ai plus été qu'un caillou au fonds d'une rivière. Mon bien-être s'est effrité. On m'a dépassé, bousculé, questionné, réprimandé. C'était la fin. Je suis passé à la caisse."  
     

O S