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Elle s'assoie. Je profite
du grincement de la chaise pour lever un oeil "distrait
de sa lecture". Mais voilà qu'elle se relève
aussitôt et s'en va, disparaissant derrière mon
dos. Je reviens à mon livre, reprends la même phrase
et la trouble encore, cette fois par la pensée qu'elle
est sans doute allée saluer une connaissance aperçue
tout à l'heure. Elle reviendra, elle a laissé son
sac sur la table.
C'est un sac mauve en tissu,
un peu froissé, tassé sur lui-même comme
un monstre mou et repu, avec une anse dressée en l'air
et l'autre rabattue sur le flanc. Mais là ne réside
pas son aspect le plus intéressant. Car lorsque je cesse
soudain de détailler ce sac, m'apparaît avec clarté
ce fait remarquable qu'il est placé juste en face de moi.
Sur cette longue table vide, elle a choisi de s'asseoir en face
de moi. Dans sa situation, j'eut tout naturellement agi d'une
façon inverse, en me plaçant à lautre
extrémité. Face à face à cette table
dégarnie, comment signorer sans embarras? Un tel
choix manifeste un désir de contact, à moins que
lindifférence de cette jeune fille à mon
égard soit si grande qu'elle n'ait pas cru utile de faire
quelques pas de plus pour s'épargner un tête à
tête.
Je poursuis l'examen de son sac.
Contorsionné. Immobile. En pleine digestion. C'est un
sac sans fermeture. A son sommet il s'entrouvre légèrement
dans une moue gloutonne et torturée. Un peu de l'ombre
du dedans s'échappe par cette brèche.
Une fille s'approche. C'est elle,
je l'ai su avant de la reconnaître, à la façon
dont elle se dirige de mon coté, d'un pas sur, et les
mains vides. |
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Elle s'assoit.
Je l'épie quand elle est
de profil, ou quand elle est penchée sur son livre. Peut-être
en fait-elle autant. Quand je l'observe elle parait cependant
toujours occupée d'autre chose que de moi. Me regarde-t-elle
quand je ne la regarde pas? Comme moi elle a dès son arrivée
ici sorti un livre de son sac, l'a posé devant elle sur
la table, a disposé ses coudes de part et d'autre et l'a
ouvert, et depuis, elle baisse vers lui sa tête et y fixe
un regard pourvu d'une certaine intensité. J'agit de même.
Moi aussi je baisse la tête et pose mon regard sur un livre.
Mais jerre sur le papier imprimé comme une mouche
sur une vitre. Je mavise soudain que depuis tout à
l'heure, j'ai complètement oublié de tourner les
pages. En faisant autant de bruit que possible, je tourne trois
pages de suite.
Il est possible qu'à mon
sujet, elle se pose des questions similaires à celles
qu'elle m'inspire. Il est possible, par exemple, Qu'elle se demande
si, à son sujet, je me pose des questions. C'est une question
captivante, non que j'espère y trouver une réponse,
mais parce qu'elle part en vrille, c'est captivant comme la découverte
d'une grande molécule spiralée. Est-ce qu'elle
se demande si je me demande si elle se demande... Je ne parviens
qu'à enrouler quelques spires, très vite je perds
le fil, et la spirale devient un simple rythme binaire, un battement
de coeur, un tic-tac sans profondeur. Hélas, quand je
pense que nous pourrions, elle et moi, vriller l'un sur l'autre
jusqu'à l'aube du monde, jusqu'au début des temps.
Elle a soupiré. Je lui
prends la main et lui dis qu'elle a un très beau soupir.
Elle retire sa main de la mienne et me demande ce que je lui
veux. Je lui dis que j'aimerais beaucoup entendre son éternuement,
ravissant j'en suis sur, et que moi-même je baille avec
assez de grâce. Tout cela devait laisser entendre que nous
formerions un fort joli couple. Elle m'enseignerait le soupir
et l'éternuement. Je lui apprendrais à bailler.
J'avais besoin d'elle. Non, non, ne te laisse pas aller ainsi
à ces rêves, à ces romans où tu tiens
toujours le premier rôle. De fait, il n'y a rien entre
nous. Pas un postillon. Rien que nos deux livres.
Parfois, nous nous retrouvons
à regarder dans la même direction. Nos regards ne
se rencontrent pas, mais enfin ils convergent. Quelle le
veuille ou non ils sont complices. Pourquoi est-elle venue s'asseoir
ici, juste à cette place, ouvrir un livre qu'elle ne lit
pas? Elle regarde sans cesse dans la salle, de l'oeil fixe et
passif qui ne voit ni ne cherche rien. Elle regarde à
droite, elle regarde à gauche, jamais devant: J'y suis.
Je forme un angle mort.
Une fois encore, mon oeil veut
en reprendre d'elle. Juste une petite gorgée, tant qu'elle
est de profil. Mais cette fois il s'attarde, je m'attarde et
me fais surprendre: Sa tête n'a pas bougé mais la
prunelle bleutée a fusé vers le coin de l'il,
aussi froide et précise quun appareil de détection.
Je me sens foudroyé par
le caractère impassible de cette oeillade. Je ne suis
rien, sinon un gêneur de plus.
Elle s'agite. Sa chaise grince.
Elle la repousse derrière elle, se lève. Elle renifle,
elle enfile son manteau en regardant ailleurs, elle suspends
son sac à son épaule en regardant ailleurs. Elle est partie."
Je suis seul à ma table.
A nouveau tranquille. |
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