Au ras du sol

  Monsieur M. rentrait chez lui à grandes enjambées. Son allure naturelle était rapide et donc constamment contrariée sur les trottoirs par la foule plus lente de ses contemporains. Ce soir-là il zigzaguait avec d'autant plus de difficulté qu'il transportait, enroulées ensemble dans du gros scotch, deux lourdes tringles à rideau en bois, tout juste acquises à l'un des grands magasins du boulevard.
Il était tout à ses manœuvres de croisement et de dépassement, quand, tournant à un coin de rue, il eu une vision. Cette vision aurait pu l'arrêter dans sa marche s'il avait été un homme libre, et non un automate mu par les horaires. Immobile à ce coin de rue, déjà loin derrière lui, il y avait une jeune fille blonde, aux yeux bleus. Elle était assise par terre. A la vitesse à laquelle M. était passé devant elle, il avait vu deux choses : son visage sans sourire, aux yeux fixes, écarquillés et rougis comme si elle avait pleuré, et le petit panneau de carton où était inscrit : " J'ai faim " et " Aidez-moi ", en rouge.
En général les sans-abris sont assez miteux et démolis pour qu'on ai pas envie de s'arrêter et d'engager la conversation. Cette humanité qui croupit au ras du sol vit dans une sorte d'univers parallèle, et tout-un-chacun vaque à ses achats, rencontre ses amis sur le trottoir, rit ou se plaint de ses problèmes de réfrigérateur, à deux pas d'un petit tas humain plus ou moins agonisant, comme si de rien n'était.
M. n'était pas moins indifférent que les autres, mais cette jeune fille avait soudain réveillé en lui quelque chose. Non pas une indignation contre la misère du monde, mais un désir de liberté. La liberté de surseoir au programme de la journée pour s'occuper d'une personne qui, après tout, appartenait à la même communauté humaine que lui. La liberté de faire la nique à l'obsession de réussite individuelle qui martyrisait de problèmes digestifs la masse de tout ceux qui mangeaient largement à leur faim, pour respirer l'air du monde qui ne porte pas la montre, le vaste monde des laissés-pour-compte.
Il s'imaginait accostant la jeune fille, l'invitant à le suivre dans une brasserie où il lui payerait un gueulleton et lui demanderait de lui raconter son histoire. Il lui laisserait un peu d'argent et s'en irait, voilà tout. Il ne voulait pas qu'elle put lui prêter des arrières-pensées de satyre de bas-étage levant une proie facile. Il ne voulait pas non plus se lancer dans une opération de sauvetage à grande échelle et se retrouver avec la responsabilité d'une âme sur les bras. Ils échangeraient juste leurs prénoms, pour signer la rencontre et fixer les souvenirs.
Tandis qu' M. réfléchissait ainsi au souvenir que lui laisserait son geste, il s'avisa qu'il était encore temps de faire demi-tour pour l'accomplir. La jeune fille là-bas n'avait certainement pas bougé. Il serait en retard à la maison, mais quelle importance ? Faire demi-tour, il y pensait, mais ses jambes continuaient d'avancer, ses jambes semblaient dire : " Allons allons, soyons sérieux, qu'est-ce que c'est que ces balivernes ", et balayer ses velléités philanthropes d'un claquement du talon.
Arrivé à l'intérieur de la station de métro, M. était si atteint pourtant qu'il s'arrêta. Il resta planté devant les tourniquets, figé dans l'indécision. On était en novembre. Il commençait à faire froid. Il pourrait retirer son manteau, le plier après avoir glissé un billet de 200 francs dans une des poches, et aller l'offrir à la jeune fille. Se baisser vers elle, mettre un genou à terre, la rejoindre au ras du sol. C'était un peu trop chevaleresque, mais il s'arrangerait pour accomplir tous ces gestes avec discrétion. Souvent c'est la simple timidité qui, dans un wagon bondé et silencieux, l'avait empêché de glisser son obole dans la coupe du mendiant qui passait. Le geste était forcément ostensible, les donateurs étaient minoritaires et immanquablement observés. Lui-même jetait toujours un bref coup d'œil intéressé à la personne qui, dans un wagon sans réaction, se fendait d'aller chercher une pièce au fonds de sa poche et de la tendre au pauvre. En général il éprouvait un soulagement à voir que le malheureux ne quittait pas la rame sans avoir rien obtenu. Les généreux du jour avait fait leur office et donné pour les autres. Qu'ils en soient remerciés. L'aumône est un travail d'équipe, une œuvre collective.
M. aurait volontiers donné son manteau, mais 200 francs c'était beaucoup, pour lui en tout cas qui ne roulait pas sur l'or. Et puis il fallait faire demi-tour. Si seulement il avait réagi tout de suite ! Maintenant c'était du recuit, ça n'était plus dans le mouvement, il n'avait pas envie de remonter à contre-courant toute les réflexions élaborées pendant sa fuite. Une autre fois. M. passa les tourniquets. Il s'assit dans le métro. Il continuait à s'imaginer abordant la jeune fille, la relevant, l'emmenant au chaud quelque part, quand les tringles qu'il avait posées en équilibre sur le siège d'en face lui dégringolèrent sur la tête. Le démarrage brutal du métro en était la seule cause, mais M. ressentit le choc comme une claque sévère infligé par son moi le plus austère et le plus clairvoyant. Ses deux jambes et ses deux chaussures étaient passées devant la jeune fille immobile comme des milliers d'autres jambes, des milliers d'autres chaussures, aussi mouvantes, abstraites, insaisissables et incompréhensibles que le miroitement de l'eau ou la danse du feu.
 
     
 

 

 O S