LA PAUSE-CAFE DU SIEUR M.
On peut aller au café pour acheter des cigarettes ou pour tuer le temps. Monsieur M, qui ne fume pas et court beaucoup à droite et à gauche, y va pour marquer une pause et se délecter du parcours accompli par lui depuis le jour de sa naissance, ou depuis la veille au soir. Il fait ainsi un pas de coté hors de son propre chemin et s'arrête au bord. Pour se regarder vivre. Pour se regarder avoir vécu. Pour se regarder avoir un avenir. Pour se repaître des expériences entassées comme d'une oeuvre d'art en cours de déploiement. Monsieur M est encore jeune. Pour monsieur M, une pause au café est une pause beaucoup plus générale, et c'est aussi une pose. Il s'arrête pour regarder le sillage qu'il fait. Jamais il ne se sent aussi puissant et en sécurité qu'assis derrière ces vitres au-delà desquelles l'existence s'écoule, s'effrite en apparitions-disparitions de piétons, scooters, voitures. Il demeure. Face à ce chaos sans suite, il est fier et bien aise d'avoir un chemin. |
Le garçon dépose le café sur la table. Voilà réunis tous les accessoires d'une scène favorite, mille fois rejouée : une table rase où poser les coudes, une banquette rebondie, confortable, et la fragile tasse chaude sur sa soucoupe, pleine d'un jus noir fumant, beige et mousseux à sa surface. La petite cuillère, le sachet de sucre et parfois, allongeant et complétant délicieusement le rite, un carré de chocolat dans son papier doré. Le café noir absorbé par M ajoute encore à son euphorie. Un sourire exultant courre tout au long de ses nerfs : Il trouve que sa vie est passionnante. Il trouve qu'il est un artiste, un voyageur, un noctambule, un homme à femmes, un homme qui revient de loin, un meneur de projets. Un type bigrement actif. | ||
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Après quelques bonnes minutes, la chaleur du lieu et son affaissement à cette minuscule table carrée reprendront le dessus : il sera à nouveau abruti et ennuyé, il ne dominera plus du regard la vie de la rue, et son existence aura cessé de paraître ce pic élevé, pour redevenir une parcelle individuelle de platitude dans la grande platitude collective de la vie moderne, où chacun se regarde devenir soi au pays des autres. | ||
O.S