ou La pose de l'implant en céramique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Vêtu de sa blouse blanche, le docteur Roger Frazer alla chercher Thomas Molbec dans la salle d'attente.

- Salut Doc !

- Salut Tom !

Les deux échangèrent une poignée de main vigoureuse. Thomas Molbec grimaça; son ami lui écrasait les doigts. Roger était plus grand que Thomas, plus carré des épaules aussi, plus fort. Roger jouait au rugby le mercredi et le dimanche, Thomas non.

- Ta secrétaire est malade ? demanda Thomas.

Il n'était pas dans les habitudes de Roger de venir lui-même chercher ses patients. Sa secrétaire, d'une suavité toute féminine, apaisait leurs craintes. Lui se déplaçait à l'occasion pour une patiente de choix.

En quelque sorte, répondit Roger, tout en le débarrassant de sa veste. Cathy ne supportait plus l'odeur du formol. Embêtant quand on travaille dans un cabinet dentaire. Ca lui fichait des migraines... Allez, allonge-toi !

Thomas se hissa sur le fauteuil de cuir, qui était moelleux comme des seins de femme. Malgré tout, il n'était pas très rassuré. Roger avait beau être un ami et un grand spécialiste, il n'en restait pas moins un dentiste. Thomas avait horreur qu'on lui tripote la bouche. Par-dessus tout, il appréhendait d'avoir mal. Il avait reçu un coup de téléphone et avait cru qu'il s'agissait de la secrétaire de Roger, mais ce devait être son assistante. Elle lui annonça que le prothésiste venait d'apporter son implant en céramique et que Roger pourrait le prendre en début d'après-midi. Sa voix lui avait paru familière. Il avait annulé tous ses rendez-vous et, sans rien dire à personne, avait filé chez son ami.

- Ton assistante a aussi démissionné ? s'étonna Thomas. Le formol lui flanquait des migraines ? Oh non ! s'exclama Roger, en attachant son masque de papier. Je l'ai augmenté la semaine dernière... L'école a téléphoné. Son fils avait de la fièvre. Elle est allée le chercher... Nous ne sommes que tous les deux, ici.

Thomas frémit. La voix de Roger, déformée par le masque de papier, avait un léger rien d'inquiétant. Il s'enfonça de tout son poids dans le fauteuil, aurait voulu disparaître dans les bourrelets du cuir.

- T'as l'air nerveux, mon vieux Tom ! constata Roger, en s'asseyant sur le tabouret. Il alluma un projecteur et Thomas fut ébloui.

- Ce n'est tout de même pas la pose d'une petite prothèse qui te met dans cet état ? Thomas ne répondit pas. Il s'était subitement crispé et ses mains étaient devenues moites. Allez, mon vieux, ouvre la bouche ! ordonna Roger, en farfouillant dans ses appareils, qui émirent un cliquetis sinistre.

Thomas s'exécuta et ouvrit la bouche en grand. Roger lui installa une serviette autour du cou afin de pallier d'éventuelles déglutitions, puis entreprit de fixer un écarteur. Un peu plus grand, la bouche, s'il te plaît !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Thomas remarqua ses gants en latex. Le type même de gants utilisés par les criminels pour ne pas laisser d'empreintes sur les lieux de leur forfait. Il ouvrit plus grand la bouche et pâlit quand les doigts de caoutchouc entrèrent en contact avec l'intérieur de ses joues.

- Là, comme ça, c'est parfait ! murmura Roger, tout en fixant l'écarteur métallique.

Cela était froid, désagréable, lui meurtrissait la bouche. Thomas voulut parler, mais ne parvint à émettre qu'une série de borborygmes. Il se sentait impuissant et n'aimait pas ça. Roger glissa un tube, qui produisit d'horribles gargouillis, dans le coin droit de ses lèvres. La langue, molle et visqueuse, venait parfois titiller ce corps étranger, qui l'aspirait comme une ventouse. Thomas bavait alors et la salive coulait le long de son menton.

Un frisson d'effroi lui traversa l'échine à la vue de la seringue, ses yeux se révulsèrent et il lui sembla qu'un crime horrible allait être commis.

Je vais te faire une anesthésie locale, annonça Roger. Comme ça, je pourrai arracher la molaire sans que tu sentes quoi que ce soit et fixer la prothèse.

Thomas blêmit. Il ne pouvait détacher son regard de l'aiguille. Quelque chose dans l'attitude de son ami ne collait pas... Il voulut se lever comme l'anesthésique pénétrait sa gencive, mais ne réussit qu'à faire entrer l'aiguille un peu plus profondément. C'était comme si Roger le maintenait de force sur le fauteuil, comme s'il avait été entravé. Le sentiment inacceptable d'avoir été ligoté, d'être paralysé.

Malgré la lumière aveuglante du projecteur, Thomas distinguait nettement le visage de son ami. Ses sourcils noirs et épais. Ses yeux froids et concentrés. Il avait l'impression que Roger grimaçait de plaisir derrière son masque de papier. S'il avait eu quelques doutes, Thomas en était certain maintenant : Roger l'avait attiré dans un piège, pour le tuer ! Qui sait quel poison il avait dilué dans la seringue avant de lui infliger cette effroyable piqûre ?

Déjà, il ne sentait plus ses muscles, sa volonté l'abandonnait. Il était à la merci de Roger. Celui-ci attendait, impavide, qu'il s'endorme. Ensuite, il saisirait le scalpel, dont la lame particulière brillait au milieu des autres instruments, et l'égorgerait d'un geste large, vif et précis. Il lui arracherait violemment la tête du tronc, la concasserait à coups de marteau, découperait son corps à la scie chirurgicale pour mieux se débarrasser des morceaux. Il avait donné congé à dessein à sa secrétaire et à son assistante, ainsi il n'y aurait pas de témoins. Sa complice lui avait téléphoné en se faisant passer pour sa secrétaire. Il avait forcément une complice. Le plan était diabolique. Personne ne savait où il se trouvait en ce moment. Personne ne s'inquiéterait avant un jour ou deux de sa disparition. Roger avait largement le temps de faire disparaître son corps, ou ce qu'il en restera. L'évidence se fit soudain jour dans l'esprit vacillant de Thomas et le glaça d'épouvante. C'était Hélène, sa propre femme, qui avait téléphoné à son bureau. Elle avait maquillé sa voix, mais c'était bien la sienne. C'est pour ça qu'elle lui avait paru si familière. Sans doute Roger et elle étaient-ils amants ! Il n'y avait pas d'autre solution. Hélène était la pièce maîtresse sur laquelle reposait le succès de ce meurtre. Il lui suffisait d'attendre plusieurs jours avant de donner l'alerte. Bien sur, la police la soupçonnerait. Mais il avait coutume de s'absenter souvent. En l'absence de corps, il sera difficile de conclure à l'assassinat. Roger Frazer et Hélène Molbec pourront roucouler en paix. Et dire qu'il se prétendait son ami ! Il comprenait mieux leur complicité maintenant. Dire qu'il avait été assez fou pour croire à cette belle amitié ! Quant à Hélène, toutes ces années de trahison ! Une soi-disant histoire d'amour ! Un mariage jonché de mensonges ! Un coup de poignard en plein coeur ! Une belle saloperie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Roger introduisit un objet luisant dans la bouche grande ouverte de Thomas, qui ne put même pas pousser un cri de terreur. Roger se servait de l'objet comme d'une griffe et labourait la chair tout autour de la dent morte.

- Comment va Hélène ? demanda-t-il, sournoisement.

Ramassant toutes ses forces, Thomas lui jeta un regard chargé de haine, mais Roger ne le regardait même pas. Pourquoi donc le tourmentait-il de la sorte ?Ce fumier savait certainement mieux que lui comment allait Hélène ? Peut-être même attendait-elle dans la pièce d'à coté que tout fût fini ? Ce salaud ne trahissait pas la moindre émotion.

- Argh ! Argh ! s'étranglait Thomas. Ne t'agite pas, mon vieux... Je n'en ai plus pour très longtemps.

Thomas, que la détresse étreignait, plongea ses yeux larmoyants dans le regard implacable de son bourreau et comprit que sa fin approchait. Il lui sembla en effet que Roger fût incapable de pitié. Le docteur s'acharnait dans sa bouche. Il attrapa le pire des objets de torture qu'un dentiste puisse exhiber. La respiration de Thomas s'accéléra, son visage se révulsa. Jamais de toute sa vie il n'avait encore éprouvé une telle horreur.

Il y eut un léger déclic et le crissement significatif de la roulette retentit à travers la pièce comme un hurlement. Roger enfourna l'engin dans la bouche de Thomas. Le monstre entreprit de le charcuter. Sa langue se débattait au risque de se faire cisailler. Des gerbes de sang giclèrent, éclaboussant la blouse immaculée de Roger. Thomas contractait ses mâchoires de toutes ses forces dans l'espoir insensé de briser l'écarteur. Mais il ne pouvait lutter contre la folie sanguinaire de Roger. Déjà ce dernier introduisait une pince, de la grosseur d'un casse-noisettes, en forçant sur les lèvres. Il y eut des craquements sinistres ! Thomas s'étranglait, se cambrait sur le fauteuil, sursautait de douleur. Sans doute Roger lui broyait-il les dents. Son palais le brûlait, l'intérieur de ses joues n'était plus que lambeaux. Des chuintements abominables sortaient par sa bouche. Des éclats d'os jaillissaient ! Thomas poussait des vagissements.

Les yeux de Roger Frazer brillaient d'une lueur toute professionnelle. Il agissait avec une douceur extrême, retenant ses gestes, n'accomplissant que des mouvements alertes, lui prodiguant ses meilleurs soins. Il avait arraché la dent morte en usant de milles précautions.

- Voilà mon vieux, finit-il par dire en jetant ses instruments dans une coupelle en inox. Ton implant en céramique est posé. Tu peux te rincer la bouche.

Ses gants de caoutchouc claquèrent quand il les enleva. Il déchira son masque de papier. Il souriait. Thomas Molbec cracha dans la bassine prévue à cet effet. Rinça sa bouche de tous les déchets de dents et de pâtes. Se redressa fébrile, incrédule et hagard. Fit quelques pas tel un zombie. Sa langue passait et repassait sur ses dents.

Roger l'observait du coin de l'oeil :

- Alors qu'est-ce que tu en penses ? Ne t'avais-je pas assuré que tu ne sentirais rien ?

Il rédigea son ordonnance. Thomas était resté debout, dans un état de complète hébétude. Roger l'accompagna ensuite jusqu'à la porte du cabinet.

- Toutes mes amitiés à Hélène !

- Euh... Oui... Merci bredouilla Thomas.

Le docteur Roger Frazer suivit Thomas Molbec du regard, fila dans son bureau, où il composa amoureusement le numéro d'Hélène Molbec.