LES METIERS D'ACCUEIL APRES LA MORT

AU PARADIS

 

- Bienvenue au paradis mon fils.Vous avez un CV ?

- Euh... Non... Je n'ai pas vraiment eu le temps...

- Toute la vie. Ce n'est pas grave. Nous avons sur vous toutes les informations nécessaires

. Mon fils, je crois savoir que vous avez une solide expérience de l'accueil.

- Eh bien, j'ai travaillé 20 ans à la réception d'un cabinet dentaire.

- Et vous avez vu défiler la procession des souffrances humaines...

- Ah oui, tous ces gens qui avaient mal aux dents.

- Avec un sourire vous leur indiquiez la salle d'attente.

- C'est ça oui.

- Mon fils, imaginez un passage à la salle d'attente qui ne serait pas l'angoissant prélude à un odieux charcutage, imaginez une salle d'attente sans aucune porte par où l'on viendrait vous chercher, une salle d'attente étendue à perte d'horizons, où l'on vous laisserait tranquille pour toujours, dans le silence blanc et pur.

- Une salle d'attente où on aurait plus mal aux dents?

- Une salle d'attente où on aurait ni dents, ni rien à attendre. Tel est le paradis éternel. Mais venons-en à vos fonctions. Nous adressons aux nouveaux arrivants, ces âmes immortelles encore désorientées par la disparition de l'enveloppe charnelle, un signe qu'ils reconnaissent, un unique et dernier élément terrestre transplanté ici : un dernier sourire. Le vôtre.

- Comme au cabinet dentaire ?

- Transfiguré. Votre sourire leur ouvrira toute grande la porte pourtant si étroite de l'Antichambre éternelle.

EN ENFER

 

- Vous êtes en Enfer. Souriez.

- En enfer. Zut.

- Souriez je vous dis, souriez ou ça va barder. En Enfer le port du sourire est obligatoire. Un sourire béat et permanent.

- Bon bon. Ca va comme ça ?

- J'ai dit : Béat. Imaginez que vous êtes au Paradis.

- Mais...

- Souriez ! Ou je vous rôti les moignons. Vous avez de la chance d'être nouveau, et surtout, vous avez de la chance qu'il faille garder un être humain présentable à l'accueil. Un poste à l'accueil, ça vous intéresse ?

Souriez ! En Enfer, c'est quand on s'arrête de sourire que l'enfer commence vraiment.

- Ah bon ?

- Mon cher monsieur, ici, c'est aussi bien qu'ailleurs. Nous organisons la béatitude éternelle. Vous verrez. Ici, tout le monde est heureux. Le sourire est sur toutes les lèvres.

- Mais si c'est obligatoire ça n'a pas de ...

- Souriez quand vous parlez ! Ou je vous concasse les rognons. Ici on garde sa carcasse. Les exceptionnelles capacités de souffrance du corps humain nous sont très utiles pour motiver les tristes sires.

- Et concernant mon poste à l'accueil ?

- Vous avez les dents blanches, l'oeil rond et le sourcil surélevé, vous avez été cadre commercial, très dynamique à la vente. Vous vendiez des télés, des ordinateurs, des voitures et j'en passe, mais c'est comme si vous donniez du bonheur.

- Il fallait être performant.

- Mais oui, mais oui, parfait, ici aussi. Les heureux immortels qui arrivent ici doivent être mis dans le bain d'acide tout de suite, s'ils ne comprennent pas en vous voyant, qu'ici c'est le paradis. Alors mettez-vous là, prêt à les accueillir, installez-vous pour l'éternité, et souriez.