
Une convention largement répandue
| Un de mes plus étranges périples ethnographiques fut celui que je menai il y a 20 ans au nord-est de l'Amazone. J'y découvrais une tribu inconnue qui ne partageait pas avec le commun de l 'humanité certains des moeurs les plus universellement répandus . J'en donnerai un seul exemple.Dès mon arrivée dans le village du clan, je ressentis un curieux malaise. Non que l 'accueil laissât à désirer, au contraire, mais aux égards et aux attentions multiples dont j'étais l'objet manquait quelque chose : le sourire. |
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On accepta mes cadeaux, on m'offrit le gîte, on répondît de bonne grâce à toutes mes tentatives de dialogue, sans esquisser un seul sourire. J'eus par la suite le temps de vérifier en les observant que ce sérieux étrange ne m'était pas seul réservé par les indiens. Ils ne souriaient jamais. Au cour même de leurs jeux et de leurs discussions, pourtant animées, le sourire était absent. Cela n'avait rien à voir avec un caractère taciturne ou un genre de vie sinistre. Il semblait plutôt que la fonction du sourire leur manquait. Après quelques semaines le malaise que me procurait cette absence disparut. Je discernai que les indiens souriaient. Ils souriaient avec les yeux, avec des gestes, des postures du corps, des inclinaisons de la tête. Je m'y accoutumais si bien que cela m'apparaissait aussi évident, naturel et expressif que le mouvement des lèvres utilisé par la plupart de mes congénères pour signifier leur contentement . Il me restait encore à trouver l 'explication d 'une telle singularité. Cela aurait pu prendre de longues semaines encore si un conflit survenu avec une tribu voisine ne m'en avait d'un seul coup livré le secret. |
J'obtins d 'accompagner le groupe de guerriers chargé de l'expédition punitive en territoire adverse. Je me tenais dissimulé un peu à l'écart, mais assez bien placé pour surprendre l 'expression qui bouleversa la face de mes compagnons à la vue de leurs ennemis : ils souriaient de toutes leurs dents .Le carnage qui s'en suivi fut insoutenable. Après les avoir massacrés, les indiens qui m 'hébergeaient dévorèrent les cadavres de leurs adversaires. Tout au long de ce terrible épisode, le sourire ne les avait pas quittés, et entre deux bouchées de leur horrible festin, ils riaient et faisaient claquer leur mâchoire.Je comprenais tout à coup leur comportement au village. On ne sourit pas à ses proches ou à ses amis. C'est très impoli. |
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