LE JOUR DU DEBARQUEMENT



En attendant le dix de chaque mois, jour où tombait mon allocation de chômage,je passais mon temps à réparer, au noir bien entendu,des bagnoles en panne pour les gens des alentours. Ceci servait à payer le loyer de la vieille baraque dans laquelle je passais mes nuits à chercher le sommeil dans la bière et les cigarettes. Cette baraque sentait bon le rafistolage et le ménage pas fait.Une catastrophe imminente. J'avais une bonne vie de célibataire et je n'en demandais pas plus, car j'étais persuadé que la seule chose qui valait un combat, c'était la tranquillité, et ça, je l'avais déjà. Je n'avais ni l'ambition d'être riche, ni celle de devenir célèbre, encore moins celle de fonder une famille. Seulement, j'étais tellement tranquille, que je me faisais chier comme un rat mort.Mon quotidien de cambouis, de bière et de solitude ne suffisait plus à me satisfaire.C'était pourtant ce que j'avais depuis toujours désiré.

Mais,lorsque l'on a atteint ses rêves, il est difficile, une fois dissipées les premières saveurs de la satisfaction d'y être enfin arrivé, de comprendre pourquoi on vit. Vers quoi va-t-on aller maintenant ? Avoir des ambitions trop limitées, c'est prendre le risque de perdre rapidement son " pourquoi" d'être sur terre. En s'accordant des rêves de grandeur, on prend une sorte d'assurance sur le sens de la vie. Sans ça, on vit en attendant la mort, en sachant que l'horizon ne dissimule aucun espoir. Ceci n'avait rien de très réjouissant et j'avais la désagréable impression que l'affaire me concernait de plus en plus. Pourtant, il ne semblait pas difficile d'entrer dans le jeu : il suffisait de choisir un but, et de courir après le plus longtemps possible, en prenant garde de ne pas le rattraper trop tôt. Ma vie se trouvait toute entière sur ce bout de terrain auquel j'étais resté accroché, sous prétexte de préserver cette fameuse tranquillité dont tout le monde rêve, mais que personne ne peut supporter tant elle est proche de la solitude. On commence par se dire qu'il est bon de ne plus avoir à supporter la présence, voire la compagnie des autres, et on se retrouve un beau jour à pleurnicher parce que personne ne vous prête plus aucune attention depuis des lustres. En fait, J'étais resté là sans vraiment savoir pourquoi, et sans vraiment le vouloir non plus. Je me laissais paresseusement porter par la vie et attendais qu'on veuille bien s'attarder sur mon destin pour y provoquer quelques petites étincelles. Mais pas question de prendre les choses en mains. De toute façon, je ne sortais que très rarement et j'avais beau considérer le monde, rien en lui ne m'attirait.


Pourtant, le bonheur s'était aventuré sur mon territoire. Cette fois là, le hasard avait bien voulu déposer devant chez moi une Vénus callipyge. Ce jour là, il pleuvait comme vache qui pisse, et, comme tous les dimanches, les auto-stoppeuses, aussi court vêtues qu'elles fussent, avaient bien du mal à trouver un routier sympa. La nationale, qui, en semaine, rythmait de ses vraoums incessants mes journées de mécanique, était étonnamment désertique durant le week-end. Une route de travail, et rien de plus. Cette fille avait eu le courage de marcher jusqu'à chez moi. Elle s'était arrêtée devant le portail, pensant sans doute que nulle part était un endroit comme un autre pour faire de l'auto-stop. Je la regardais par dessus le pavillon de la Ford Capri sur laquelle j'étais en train de bricoler. Elle s'était tournée vers ma bicoque, l'air exaspéré, comme si celle-ci ne valait pas mieux qu'une aire de repos Bison Futé, un week-end du quinze août. Comme le vent n'amenait que très rarement des bonnes nouvelles, je décidai de ne pas laisser filer cette occasion de savoir ce qui se passait ailleurs. Je voulais la retenir un instant. En m'avançant vers elle, je me disais qu'elle refuserait à coup sûr mon hospitalité. Je n'avais vraiment rien de très engageant accoutré comme je l'étais. Dans mon bleu de travail souillé de graisse, je devais avoir l'air d'un vieux chiffon qu'on aurait trempé dans de l'huile de vidange. Mais après tout, j'étais son seul recours. Elle ne pouvait pas refuser un café au sec dans mon repère, aussi délabré fût-il, pour préférer attendre sous cette pluie fine qui vous pénétrait jusque sous les vêtements, même lorsque vous étiez abrités.


Elle sourit avant même que j'eusse prononcé un mot. Elle avait cru l'endroit abandonné. Ma présence lui apparaissait donc comme un espoir. C'était la première fois qu'on m'accordait autant d'importance. Lorsqu'elle était entrée chez moi, il m'avait semblé lire dans son regard l'envie d'en ressortir immédiatement. Mon intérieur avait la même coquetterie que mon atelier au fond du jardin, la vaisselle sale en plus. Elle avait posé son gros sac de randonneur à côté de la porte d'entrée, histoire d'avoir un point de repère, pour ne pas perdre de vue la sortie, avait fait quelques pas en regardant un peu partout, puis s'était tournée vers moi en disant qu'il manquait à l'endroit une touche de féminité, et qu'elle était prête à lui donner la sienne. Elle était en train de me proposer de rester, alors qu'elle ne me connaissait que depuis trois minutes à peine. C'était comme si ce coup d'il avait suffit à lui dévoiler toute ma personnalité. Je me sentais presque nu. Moi, je ne connaissais rien d'elle, sauf qu'elle me faisait envie comme les poires belle Hélène que servait le marchand de glace quand j'étais môme, avec le chocolat chaud qui dégouline sur la chantilly, et pour lesquelles j'avais jamais assez d'argent. Ca faisait bien longtemps que je n'avais rien partagé avec une femme, je n'allais pas contrarier son enthousiasme en jouant les célibataires endurcis. Je remerciai le vent de s'être calmé un instant pour permettre à la libellule qui se trouvait là de se poser dans mon jardin.


C'était une belle fille, une sorte d'ombre aux étoiles électriques. Tout ceci n'avait donc rien d'un sacrifice. Je retournai vers la porte, pris son sac, et allai le déposer sur le lit.

JC. L