Ne me demandez pas qui je suis, ni d'où je viens, ni comment encore je connais l'histoire que je vais vous raconter, car je ne pourrai vous le révéler. Contentez-vous simplement de lire le récit qui va suivre.

La jeune fille, ce matin là, s'était rendue chez le peintre. Depuis un an, elle était sa muse. Sa fraîcheur et sa joie de vivre avaient séduit l'artiste. Pour lui, elle incarnait la jeunesse dans toute son exubérance... Il voulait immortaliser son sourire. Pendant des heures, chaque semaine, avec fièvre et patience il peignait les traits délicats de son modèle, tout en lui parlant. Son visage s'illuminait alors d'une joie rayonnante, un rien la faisait rire. Pourtant, jamais il ne réussissait ses toiles. Il avait voulu peindre la gaieté, emprisonner la sincérité du sourire d'une jeune fille naïve et innocente, mais pas une fois il n'y parvint, comme si les lèvres détendues par le rire de la muse étaient parfaitement exécutées mais recouvertes d'un voile morne, terne, et ne reflétaient en rien leur beauté originelle.

C'est pourquoi, à chaque fois, le peintre brûlait ses oeuvres et disait invariablement à la jeune italienne tout en la payant "Ce n'est pas grave, ce sera pour la prochaine fois". Puis il murmurait des paroles amusantes en la raccompagnant à la porte et, la voyant partir dans ses ravissants éclats de rire, se sentait frustré de ne pouvoir les traduire sur sa toile.

Mais ce matin là, le peintre ne riait pas, il fit comme d'ordinaire asseoir son modèle devant le chevalet, lui libéra ses longs cheveux noirs sur ses épaules, la regarda avec le même ébahissement, mais lui annonça que jamais plus après cet ultime essai, il ne la peindrait car ses tentatives restaient vaines et que son sourire qu'il adulait tant, jamais il ne saurait le peindre.

Comme toujours il se mit à la tâche. La jeune fille ne disait rien. Pourtant elle était bouleversée. Elle s'était attachée à l'homme comme on s'attache à toutes ces multitudes d'habitudes qui gouvernent nos vies sans qu'on s'en aperçoive. De plus, sans le salaire quotidien du peintre, elle allait retomber dans la profonde misère des bas quartiers de Florence. Pourtant elle savait que l'artiste attendait d'elle un visage joyeux, alors elle réussit péniblement à sourire. Un petit sourire doux et désespéré qui n'était en rien comparable à ses éclats passés. Ses yeux s'embuèrent malgré elle et elle ne put faire barrage aux larmes qui coulaient déjà le long de ses joues. L'artiste continua cependant de peindre et essaya de la faire rire, en vain, il ne pouvait retrouver la joie qui l'avait séduit autrefois sur ce visage ruisselant.

Quand il eut achevé sa tâche, il demeura ébahi et réalisa qu'en voulant immortaliser la joie, il avait traduit la tristesse dans toute sa mélancolie. Après avoir honorablement payé la jeune fille, il lui fit ses adieux.

Très tard dans la nuit, il contempla son travail et comprit qu'il venait d'achever un chef d'oeuvre. Il manquait un seul détail au portrait: Les larmes de la muse. Mais il se refusa à jamais les rajouter par respect pour cette jeune fille qui avait tant lutté pour réussir à sourire durant les longues heures de pose.

Cette histoire s'est déroulée dans les années 1500. La jeune modèle qui laissa sur la toile un sourire si troublant s'appelait, si ma mémoire est bonne : Mona.

A.L.