D'abord, il y a eu le sourire de la boulangère. Captivant. Un sourire à remplir le carnet de rendez-vous d'un dentiste pour plusieurs mois. Enfin, le travail avait déjà été commencé. Maladroitement. Il y avait ce carré d'argent, planté en plein milieu, sans doute pour remplacer une incisive perdue dans des efforts de machouillage qui pouvaient justifier la générosité débordante de cette femme.

Je baissais le regard. La vision n'était pas insoutenable, mais ça faisait de longues secondes déjà que je m'attardais sur cette dentition révolutionnaire, dont les éléments naturels semblaient vouloir expulser cet intrus d'argent en le poussant vers l'avant, ce qui, en fait, ne faisait que le mettre en valeur. Cela devenait indécent. Mes yeux se fixèrent alors sur la pièce de cinq francs que je venais de poser sur le comptoir, mais celle-ci disparut très vite. Logique. C'est la loi du commerce et j'avais déjà ma baguette sous le bras. Il me fallait un autre refuge pour ne pas à nouveau me laisser aspirer par l'envoûtant râtelier. L'aluminium des barres de chocolat sur le présentoir à droite de la caisse m'accueillit volontiers.

C'était les mêmes que mon père m'achetait au retour de l'école. Parfois, pas toujours et c'est ce qui sublimait la chose. Il glissait la barre dans un morceau de la baguette destinée, pour le reste, au repas du soir, et nous rentrions alors, main dans la main, partageant ce bonheur simple, même si j'étais le seul à me délecter de ce chocolat dont la saveur était bien supérieure à celle des articles de supermarchés.

J'étais fier de marcher à ses côtés. Mon père était un super héros. Un vrai. Pas comme l'autre tapette de Superman qui a toujours besoin d'un pyjama moulant bicolore pour frimer devant les gonzesses. Le vrai super héros agit dans l'ombre et refuse la parade. Il se soucie bien peu des effets de style. Il sauve, un point c'est tout. Superman, pour qu'il sauve, il lui faut 500 personnes autour et au moins une caméra. La preuve c'est qu'à chaque fois qu'il sauve une pauvre orpheline, ça passe à la télé. Mon père portait pas de pyjama moulant bicolore. Juste des lunettes de soleil argentées pour pas qu'on le reconnaisse quand il venait me chercher après l'école. Les autres parents n'étaient pas des super héros; ils ne portaient pas de lunettes de soleil argentées. En m'attendant, mon père s'en grillait toujours une petite. Il allumait sa cigarette avec son briquet zippo et dans le soleil couchant (il était cinq heures), il jouait à m'envoyer des reflets dans les yeux, profitant du fait que j'étais assis prés de la fenêtre. Et son briquet me disait: "T'as vu comme il brille ton père au milieu des autres parents. c'est vraiment un super héros." Et le reflet m'éblouissait. Il m'éblouit encore et ne veut plus s'arrêter.

-"Votre monnaie monsieur."

Merde, aujourd'hui c'est dans la dent de la boulangère que se refléte le soleil. Si cette femme avait eu un sourire de pin-up.

-"Merci, madame."

Je n'achetais pas de chocolat. Je ne voulais pas commettre l'erreur de Proust.

J-C.L.