Le cacophage

Hier soir, j'ai été pris d'une brutale crise de cacophagie. J'étais seul dans mon appartement, personne pour me venir en aide. Je ne pouvais pas crier. Nul n'ignore qu'un homme atteint de cacophagie est incapable de proférer le moindre son.

Rassemblant tout ce qui me restait de volonté et de force, je me suis emparé d'un balai et j'ai cogné au plafond pour alerter mon voisin d'en haut. Peine perdue. Il était déjà trop tard. Mon voisin d'en haut n'a rien entendu, et pour cause, j'avais déjà franchi la deuxième phase de la crise. Comme chacun sait, lors de cette phase tous les bruits occasionnés par l'homme cacophagique deviennent inaudibles pour les individus normaux.

Avant que la troisième phase ne soit atteinte, j'ai rampé aussi vite que me le permettaient mes membres flasques vers le balcon, dans l'intention de faire des signes de détresse aux passants de ma rue. Ils n'ont rien vu, évidemment. La troisième phase devait être depuis longtemps dépassée, c'est à dire que, comme tout le monde s'en doute, j'étais devenu invisible.

Incapable à ce stade d'esquisser le moindre geste, il me restait cependant encore une dernière chance : mon gratin dauphinois. Au moment où la cacophagie m'avait saisi, je préparais mon repas et venait de mettre un gratin dauphinois au four. Il ne me restait plus qu'à attendre qu'il dépasse le temps de cuisson recommandé, brûle, produise une fumée et une odeur qui s'échapperaient de mon appartement et alerteraient le voisinage.

Hélas, tous les médecins vous le diront, à ce stade très avancé de la cacophagie, le cacophagique est incapable d'attendre. Il est rongé, dévoré intérieurement par l'impatience, et comme, tout à fait figé qu'il est, lui sont même interdits les convulsions, les rugissements et les grincements de dents, sa seule issue est dans la contemplation de sa propre agonie, silencieuse et immobile.

Cette phase est la plus mystérieuse. Ainsi qu'il a été couramment observé, la dernière manifestation de l'agonisant cacophagique est un sourire. Comme pour rassurer son entourage, le cacophagique ne subsiste à la vue de ses contemporains que sous la forme d'un sourire, qui flotte dans les airs comme une méduse entre deux eaux, et peut passer pour un insecte.

Point de retour en arriéré possible à ce degré ultime du mal. L'ex-malade, sourire errant, sourire éternel, libellule cramoisie, ne réintégrera plus le monde des voisins, des coups de balai et des gratins dauphinois.

Moi qui vous parle, j'y ai échappé de peu, hier soir. Ma fiancée est rentrée juste à temps. Elle s'est précipitée sur mes lèvres qui, débarrassées de leur socle, allaient bientôt prendre leur envol, y a collé les siennes, et m'a rendu mon corps perdu.

O. S