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Indispensable au pays des architectes du bonheur en béton armé
Une ville du monde. Gare d'arrivée des trains de banlieue.Un
matin de l'ère technologique-industrielle.
Une voix musicale, douce et caressante, accueille les voyageurs.
"Oh! Bonjour. Bonjour. Vous êtes revenus.
Bonjour. Bienvenue à la gare. Bienvenue en ville."
Le train roule encore. Mais déjà les portes s'ouvrent, les voyageurs sautent des wagons les uns derrière
les autres comme des parachutistes. Les plus craintifs se sont préparés à l'événement plusieurs kilomètres
avant l'arrivée. Ils ont rassemblé leurs affaires et quitté leur siège, et se sont placés devant la porte, déjà
concentrés, assurant leur prise sur la poignée automatique. De toute façon ils sont entraînés, et quand
faut y aller faut y aller.
La mélodie sédative leur est servie au sortir du train.
"Bienvenue dans notre gare moderne, conçue pour votre bien-être.
Pour vos achats, vous disposez de notre toute nouvelle galerie
commerciale. Pour vous y rendre, suivez les panneaux lumineux.
Venez vous distraire et vous détendre dans notre centre de loisir.
Evadez-vous dans notre centre de voyage.Venez vieillir dans notre
centre de repos. Pour vous rendre au forum de l'emploi, suivez les
panneaux lumineux. Pour vous rendre au forum de l'emploi, suivez
les panneaux lumineux. Pour vous rendre... suivez..."
Parmi ces transhumants matinaux il y a un jeune homme qui a bien dormi. Il a eu assez d'énergie
intellectuelle pour lire dans le train, et là, sur le quai, tandis qu'il se dirige avec les autres vers
les orifices du métro, il réfléchit encore à ce qu'il vient de lire, tout heureux de sentir son
cerveau en état de marche. La musique douce et caressante diffusée par des haut-parleurs partout
dans la gare le gêne.
.
"Laissez-vous bercer
laissez - vous porter
glisser le ticket
dans le tourniquet"
Quelques secondes plus tard il se rend compte qu'il a lâché le fil de ses pensées. La fatigue soudain
réapparue vainc tous ses efforts pour le reprendre. Il abandonne. La gare est en béton. La cohue
des voyageurs coule en filets de foule sur le béton, ruisselle dans les halls géants, cascade sur la
pente des escaliers et des tapis roulants. Le jeune homme disparaît avec un ruisseau de voyageurs.
Sur le quai la musique d'ambiance tourne en boucle.
"Les transports en commun sont une joie sans fin
le matin au travail je vais plein d'entrain"
Un homme en complet veston, la coupe de cheveux impeccable et la main prolongée de sa petite
mallette en tissu, avance sur le quai au milieu de ses ex-compagnons de voyage. Il marche de
façon désordonnée, par enjambées d'autruche et petits sauts de moineau. Et il parle tout seul.
Tous les quatre ou cinq mètres il s'arrête brusquement et passe très vite sa main sur ses cheveux,
son front et ses joues. Un spasme bref le secoue comme une vieille guimbarde dont on démarre
le moteur. Il s'ébranle. Il semble avoir repris ses esprits et une contenance acceptable, puis sa
marche se dérègle. Un petit saut à contretemps. Trois grandes enjambées. A nouveau il parle
tout seul. Détente et douceur,sourire et caresse,la musique d'ambiance est pourtant bonne pour lui.
"Allons, il y en a qui ne sont pas dans le rythme. C'est parce que leurs pensées sont
désaccordées.Accordez-vous à moi. Allons, il y en a qui ne sont pas dans le rythme.
C'est parce que leurs pensées sont désaccordées. Accordez-vous à moi. Allons,..."
L'homme parait ne rien entendre. De sa démarche pleine de tics il a du réussir à gagner les
tourniquets du métro.La molle melopée l'a laissé aller. De nouveau arrivants réclament sa sollicitude.

"Oh ! Bonjour. Bonjour. Vous
êtes revenus.
Bonjour. Bienvenue à la gare. Bienvenue en ville."