L'HOMME QUI A TROUVE SA VOIE EST UN HOMME MORT

Si vous êtes réfractaire à l'aléatoire, suivez plutôt ce chemin-ci. C'est un panneau indicateur dont le poteau consiste, pardonnez cette outrecuidance, en une conception de la vie.
La vie est un lent et raisonné abandon à l'emprise du définitif.
Inutile de gloser sur l'escroquerie qui préside à toute naissance. Tout est déjà joué : Le nouveau-né mourra. Cependant, comme cette évidence reste pour la plupart d'entre-nous une pure abstraction, comme, dans le fonds, personne n'y croit, rien n'empêche de s'abandonner sans attendre au définitif. Et chacun de penser à son avenir en termes précis, et chacun de devenir peu à peu cet avenir choisi à l'exclusion de tous les autres possibles. Et chacun de cheminer ainsi, un choix après l'autre, tout droit dans le décor.
Imaginez un voyage en voiture dont le terme certain et connu est l'accident fatal. Imaginez que cette certitude n'empêche pas le voyageur de planifier sa feuille de route, de prévoir les étapes, d'éliminer les itinéraires les plus incertains, les petites routes de campagne où s'égarer est toujours possible, et finalement, dans une apothéose de sagesse pratique, d'opter pour le trajet le plus économe en détours : L'autoroute.
Le jeune homo-sapiens se voit, peu après avoir fini de mouiller ses couches, sommé d'avoir à choisir une voie, sa voie s'il y tient, sinon n'importe quel voie. Devenir ceci ou devenir cela. Entamer des études en vue de ceci. Faire des études de cela. Embrasser la carrière. Embrasser la fiancée. Des études poussées. On avance, on avance. On enchaîne. Cohérence. Pas d'écarts, pas d'accident de parcours. La vie doit faire un bon CV. Un métier. Sans traîner. Se donner à fonds dans son travail. Etre performant. Un mariage. Un contrat. Pour la vie. Des enfants.
Pour le jeune homo-sapiens, il devient de plus en plus difficile de prolonger indéfiniment le moratoire de l'adolescence, de tenir sur sa position, immobile au milieu du carrefour. La circulation le déloge de là, le pousse un peu plus loin. Il s'engouffre dans les chemins de traverse, qui mènent on ne sait où. Dans la broussaille, dans la garrigue, la lande déserte, loin de l'autoroute, la mer.
La mer au meilleur de son répertoire, la représentation de l'infini. Et pourtant cette mer conduit quelque part, en face il y a des côtes connues, des plages où quelques touristes attardés dardent vers nous sans nous voir un oeil ému de ne rien voir, et prennent pour de l'infini les eaux polluées qui mènent tout bêtement à cette plage-ci. Pensée étouffante. Le charme disparaît, l'espace se peuple, se scinde, s'annihile. Le monde s'atrophie en une boule close sur elle-même, fourmillante, polycentrique, c'est à dire égocentrique à la puissance cinq milliards. Ailleurs est un mot creux. Mais nous, nous nous accrochons à notre chère illusion, que cet oeil par sa si faible portée nous procure, d'être face à face avec l'indéfini.