mICROMEGAS-lab
LE PASSÉ
--- petite cause et grands effets
«
Des têtes nucléaires ? Oh ! naturellement j’en ai
deux ou trois qui traînent chez moi — je ne sais pas trop
sur quoi elles sont braquées. Si nous étions dans notre
belle République Kalmouke, je vous les montrerais, bien sûr…
Mais je suis très heureux d’être ici, en Lituanie.
C’est toujours un plaisir d’être l’hôte
de mon grand ami lama Olaf. En particulier à l’occasion
du Nouvel An. Je suis certain que vous ne tarderez pas à en tomber
d’accord avec moi, cher Monsieur… Troupel ? »
S’agissant de prendre contact avec un chef d’Etat véreux
de l’ex- URSS, il avait fallu qu’Andrews se fasse passer
pour un Français — la France fricotait ouvertement avec
les pires canailles de la planète. C’était pour
cela qu’on l’avait choisi lui, du FBI, et non un agent de
la CIA : personne ne parlait le français, à la CIA. Depuis
environ trois semaines il se forçait à ne pas se laver.
Les Lituaniens, les Russes (il en restait beaucoup en Lituanie) commençaient
à le regarder d’un drôle d’air. Et même
ce président à face de citron.
Celui-ci
poursuivit : « Je ne vous ai pas présenté mon ami
Oppie ? »
Andrews haussa un sourcil.
« Ce n’est pas son vrai nom, bien entendu, ajouta le toujours
jeune et fringant président Illuminev. Il possède un de
ces noms à rallonge, Rosencrantz ou Guildenstern… Oppie,
à l’origine, voulait jouer dans un groupe allemand de musique
électronique… Autobahn, Kraftobahn… Papier-Kraft…
Papiere-Bitte… ? Il avait le look : le cheveu court, la cravate
ficelle, tout. Mais ils l’ont recalé sous prétexte
qu’il écrivait de la poésie, ce qui, à leur
sens, était antiscientifique… Très déçu,
Oppie est rentré chez lui, aux USA — où il a conçu
la première bombe atomique. »
Andrews,
Illuminev et les autres invités se tenaient sur le balcon de
la luxueuse villa que lama Olaf (figure majeure du bouddhisme balte)
venait d’acheter dans la banlieue de Vilnius, affrontant le froid
polaire afin de mieux jouir du spectacle des feux d’artifice du
Nouvel An. La libéralisation de l’économie s’était
visiblement accompagnée d’une décentralisation des
réjouissances : il apparaissait que chaque foyer ou presque de
la capitale lituanienne — idem pour les faubourgs — tirait
le sien, et ces fusées explosant partout à la fois blanchissaient
l’horizon en produisant comme un roulement continu. Andrews se
serait cru à Bagdad, en des temps plus heureux.
«
Oppie » apparut à ses côtés. Il le reconnut
tout de suite à son air gamin. Et modeste, avec ça :
«
Vous savez, je n’ai pas beaucoup de mérite. Il suffisait
de comprendre qu’en divisant le plus petit élément
possible — au sens de l’élément défini
précisément comme indivisible (c’est là l’étymologie
du mot « atome ») —, on obtiendrait le plus gros ‘BOUM
!’ »
*
LE PRÉSENT
--- théorie du K.O.
Le bonnet
de père Noël dont était coiffée la jolie blonde
qui tripotait la braguette du grand président Illuminev, assis
sur la moquette beige, aurait pu sembler l’indice de quelque perversion
fétichiste de la part de ce dernier — ou de lama Olaf,
dont elle était une adepte zélée. Mais Andrews
se souvenait d’avoir été assailli — il n’y
avait pas d’autre mot — par la vision de plusieurs adolescentes
affublées du même couvre-chef, en minijupe par -30, lorsque,
hier, il avait posé le pied hors de…. la gare ?
Illuminev,
infatigable, discourait :
«
Le SECOND PRINCIPE DE LA THERMODYNAMIQUE, ou « entropie »,
postule qu’au sein de tout système clos, le désordre
tend naturellement à s’accroître avec le temps. On
peut dès lors supposer qu’un moyen de « rétablir
l’ordre » au cœur d’un système serait
d’expulser cette composante chaotique non pas vers l’extérieur
— ce qui ne ferait que confirmer sa clôture, aggravant ainsi
le problème — mais plus modestement vers sa périphérie,
ses marges. »
Etait-il
venu en train ou en avion ---?
Il n’était plus foutu de se le rappeler, maintenant que
se resserrait inexorablement autour de son crâne l’étau
bleu et froid de la vodka.
«
D’où l’intérêt d’élargir
le plus possible les limites du système concerné. Plus
cet élargissement sera artificiel, forcé, fabriqué,
et plus il sera facile au cœur du système d’y trouver
un moyen de se purger à peu de frais. En outre ses marges, servant
de dépotoir, devront être dans la mesure du possible exclues
de la « conscience de soi » du système — lequel
recommencerait sinon à sentir en lui croître le désordre.
— Maisvoyonsilsavaientdesarmesdedestructionmassive !!!!! s’indigna
Andrews, qui croyait, à tort, avoir enfin saisi l’objet
de la conversation.
— Qui ? s’étonna Illuminev. Les indépendantistes
algériens du FLN ?! »
Andrews avait oublié qu’il était censé être
Français. D’ailleurs il n’était pas né,
à l’époque de leur stupide guerre d’Algérie.
« De fait, historiquement, c’est à cela qu’ont
servi les croisades puis la colonisation — mais tous les empires
(japonais, turc…) ont sans doute répondu à la même
finalité. »
L’inquiétude
saisit Andrews. Sa mission consistait à découvrir quelles
étaient au juste ces mystérieuses expériences menées
par le président kalmouk en Lituanie. Notre héros savait
pouvoir réussir, mais… et si, ensuite, la vodka lui faisait
tout oublier ?!
«
Vu sous cet angle, le concept de « mondialisation » apparaît
des plus inquiétants. Car une fois que l’expansion a atteint
ses limites, celles de la planète, comment empêcher le
bordel — autrement dit, les gens — de refluer désormais
de la périphérie — qui ne s’en trouve en rien
soulagée — vers le centre ? Qu’importe, à
ce stade, qui domine le système. La vraie question c’est
: maintenant qu’on patauge dans notre merde, OÙ ALLER ?
— Y a’aitgleuh… ‘amais pensé »,
gargouilla Andrews.
Avec patience,
Illuminev insista qu’il était essentiel qu’il comprenne.
Lui qui (en tant que M. Troupel, représentant d’une grande
firme française) tenait entre ses mains l’avenir de recherches
scientifiques que les contributions volontaires de disciples occidentaux
du Bouddha, aimant et respectant la Kalmoukie bouddhiste, ne suffisaient
plus à financer.
«
La seule voie possible consiste à inverser le sens de l’expansion.
Pas y mettre fin. La poursuivre, mais non plus vers l’extérieur
: vers le cœur de la matière. »
*
FUTUR miniature
Qu’au
labyrinthe de pièces vides et toutes semblablement moquettées
de beige constituant l’étage de la villa — plus tôt
dans la soirée il l’avait longuement arpenté, hagard,
pour le plaisir de voir fonctionner l’éclairage automatique
— ait succédé un dédale de couloirs gris
et humides qui évoquaient un souterrain, l’agent spécial
Andrews ne songea pas à s’en étonner. Il aurait
juste aimé pouvoir dire quand ce changement s’était
produit.
Des couloirs.
Encore des couloirs.
L’après-midi,
leur hôte, lama Olaf, les avait menés dans la forêt
où Andrews s’était vu obligé d’aider
de jeunes bouddhistes enthousiastes à transporter des branches
puis de véritables troncs d’arbres, que le maître
et ses plus fidèles disciples découpaient gaillardement
à la tronçonneuse en s’enfonçant toujours
plus avant dans les bois. Rompu, Andrews avait ensuite dû contribuer
à l’édification d’un gigantesque bûcher
puis, celui-ci consumé, marcher sur des charbons ardents —
cette initiation constituant un honneur dont il se serait passé.
Comment Andrews, qui avait peine à suivre Illuminev tant celui-ci
cavalait (il ne se souvenait pas de l’avoir beaucoup vu couper
du bois, lui !), aurait-il été encore en état de
s’étonner de quoi que ce soit ?
Il ne s’étonna
pas de découvrir, derrière une porte rappelant celle d’un
vide-ordure, le plus vaste laboratoire qu’il eût jamais
vu — du moins en hauteur : depuis une passerelle circulaire située
juste sous la voûte, son regard plongeait vers le sol de la salle
comme au fond d’un puits vertigineux.
Il ne s’étonna pas d’y voir, rendu plus imposant
par la quasi absence d’autres équipements dans le labo,
ce qui était sans doute le plus gigantesque microscope à
champ proche — lequel ressemblait plutôt à un télescope
— jamais construit.
«
Comme vous le savez, un nanomètre est un milliardième
de mètre, expliqua Illuminev. Grâce à ceci, nous
sommes déjà en mesure d’atteindre des échelles
beaucoup plus réduites. »
Andrews,
bien sûr, ne s’en montra pas plus étonné.
Non. Ce qui l’étonna, le surpris, le stupéfia, fut
ce sur quoi le microscope était braqué. Il était
venu jusqu’ici guidé par des visions de nano-machines et
de nano-robots révolutionnaires, de nano-computers, de transistors
moléculaires, de nano-bombes atomiques ou autres armes de destruction
massive construites à l’échelle d’une molécule.
Et ce qu’il voyait là, en bas, c’était…
un CARRÉ
DE MOQUETTE ?!
Collant
son œil à l’oculaire du microscope — on y accédait
par une avancée de la passerelle —, il fut, si possible,
encore plus sidéré par le spectacle qui s’offrit
à lui. Cela alors même qu’il ne s’agissait
pas pour lui de quelque chose de tout à fait inconnu :
« Mais ce sont des…
— Vous comprenez, si l’humanité envisage de déménager
vers l’infiniment petit — non pas littéralement mais
en y délocalisant son expansion économique et technologique
—, eh bien, quelque chose de FONDAMENTAL — car sinon auraient
déjà disparu et la pauvreté, et le travail ! —
va lui manquer. Quoi, me direz-vous ? Une main d’œuvre à
exploiter. »
Hélas
! Adieu avancement ! adieu trophées ! L’agent spécial
Andrews reviendrait bredouille de ce qui devait être la mission
de sa vie. Déconsidéré. Ecrasé sous le poids
du ridicule.
«
J’ai longtemps réfléchi à ce problème.
Oh, dites ! Pourquoi cet air choqué ? Ce monde n’est pas
fait pour les poètes, Monsieur Troupel. Regardez Oppie. À
quoi lui a servi sa poésie ? À citer des épopées
hindous sur la Destruction de l’Univers en regardant exploser
son premier joujou atomique… »
Andrews continuait de scruter avec ahurissement cette « main d’œuvre
» qui s’activait parmi des brins de moquette aussi épais,
sous le faisceau du microscope, que des câbles d’acier.
«
Moi aussi je suis un peu poète, reprit Illuminev d’un air
faussement embarrassé : un poète moderne. Un acarien aux
commandes de son nano-bulldozer, tout nu avec seulement sur la tête
son petit casque de chantier — c’est ça qui est sexy
! »
les Mutants Anachroniques