Il y avait d’abord eu Anatole, le petit autiste. Adopté à six ans par le couple Mizard. Solitaire et silencieux comme un caillou sur une pelouse, et qui l’était resté. L’année suivante, Elise, la petite trisomique. Elle était beaucoup plus remuante. Les Mizard avaient dû faire face à un cruel cas de conscience : fallait-il oui ou non l’emmener à la messe ? Elle y vocalisait sans vergogne, agrémentant le sermon du curé d’un contrepoint dissonant qui faisait se retourner les têtes. Mais dispenser un de leurs enfants de la parole du Seigneur était contraire à leurs principes, et puis ils n’avaient pas honte de leur petite trisomique, les Mizard. Non seulement ils n’en avaient pas honte, mais ils débordaient d’un amour qui vibrait, plus que nulle part ailleurs, sous l’œil de Dieu et des autres paroissiens de Saint-Gonard-Le-Lac, à l’église le dimanche. Certes ils dérangeaient un peu la cérémonie, mais on leur reconnaissait bien du mérite, à élever des enfants qui mordaient et poussaient des cris de bête. Se voulant indifférents à l’admiration comme à la réprobation, ils firent tout pour intégrer Elise et Anatole à la vie de la bourgade. Dieu leur inspirait tant de patiente bonté que la tâche était presque trop facile. Aussi décidèrent-ils de faire mieux, de faire plus pour leur prochain. Deux ans après l’arrivée d’Elise dans la famille, ils adoptèrent Zeng. Avec Zeng, les Mizard frappaient un grand coup. Mongolienne, et asiatique. Réfugiée du Cambodge. Du jamais vu à Saint-Gonard-Le-Lac. Comme les deux premières fois, des cartes pieuses furent envoyées à tous les membres, proches ou éloignés, de la famille, pour annoncer, d’une écriture dorée nimbée de colombes étoilées, dorées aussi, l’accueil au sein d’un foyer aimant d’un spécimen particulièrement perclus de l’espèce humaine. Sans affectation, en toute humilité chrétienne, les Mizard donnaient l’exemple. Ils montraient la Voie.

A ce stade, un miracle, peut-être un don du Ciel récompensant leur dévouement, permit à la mère Mizard, qui s’était crue stérile, d’accoucher d’une fille, qui fut suivie de deux petites sœurs. Cela portait l’effectif des enfants Mizard à six. Le couple aurait pu en finir là avec les adoptions, mais leur conscience chrétienne ne leur laissait pas de répit. Le soir, dans le lit conjugal, sous le Christ en croix zébré de son rameau d’olivier, le père et la mère Mizard ravivaient l’un chez l’autre et vice-versa la flamme, un moment étouffée par ces naissances, de leur détermination dans ce sacerdoce. Avaient-ils adopté seulement pour compenser une stérilité supposée ? Pour combler un manque ? Non. Une main tendue, un acte d’amour insensé, car, à l’image de celui du Christ, l’amour du prochain ne connaît pas la mesure, voilà ce qui avait amené Anatole, Elise et Zeng dans ce refuge providentiel. La tâche n’était pas terminée. Nous ne pouvons pas nous en contenter, dit le père Mizard à sa femme. Non, lui répondit-elle, tu as raison, nous pouvons humilier davantage encore nos besoins matériels, pour accueillir un autre de ces enfants dont personne ne veut. Le père Mizard déplaça la bible posée sur sa table de nuit pour s’emparer d’un volumineux ouvrage sur les pathologies mentales. Cette fois il leur fallait vraiment du lourd. Le handicap ultime, le marasme total, le cas clinique sans espoir.

- Il est plus facile à un chameau de passer par le chât d’une aiguille, qu’à un homme d’atteindre le royaume de Dieu.
- Je sais bien mon chéri.
- Dans cette vallée de larmes, nous avons construit et levé vers le Ciel notre échelle, mais il nous manque le dernier barreau.
- Penses-tu qu’il existe des enfants à la fois trisomiques, mongoliens, autistes et cambodgiens ?

Le père Mizard referma le livre d’un claquement sec.

- Rien de tout ça ne nous garantie la béatitude éternelle.
- Et si on adoptait un fœtus mort ? Nous n’avons pas assez combattu l’avortement je trouve. Ca serait un symbole fort.
- Non. Nous allons adopter Valery Giscard d’Estaing.
- Valery Giscard d’Estaing ? Mais il a sûrement déjà des parents ?
- Ils sont morts depuis longtemps, ma bonne amie. Nous allons adopter un vieillard qui écrit des constitutions européennes que la France entière rejette. Dans cette civilisation dégradée, plus personne ne s’occupe des vieux. Non seulement on les laisse mourir à l’hôpital, mais on leur inflige sans scrupules des camouflets référendaires.
- Des mouflets dans le frigidère, mon Dieu c’est horrible.
- Non seulement c’est horrible, mais c’est lâche. Qui fera quelque chose ? Il me semble que nous avons une mission. Bien sûr ce ne sera pas une sinécure, Valery Giscard d’Estaing ne s’entendra peut-être pas avec Anatole, Elise et Zeng, et on ne sait pas comment il se comportera à l’église. Je crois de plus que c’est un être à l’intelligence monstrueuse, qui risque de faire peur à tout le monde à Saint-Gonard.
- Il ne nous reste qu’à prier afin qu’Il nous donne la force. Allons.

Le père et la mère Mizard sortirent du lit chacun de son coté pour s’agenouiller et, joignant les mains au-dessus des draps, ils prièrent pour se voir accorder le dernier barreau de leur échelle.


Olivier Salaün